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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie mentale et boulimie
Définition, symptômes et maladies associées Causes et mécanismes
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Anorexie du sportif


Pr D. RIGAUD, Nutrition

 

1. Anorexie mentale et sport en 2018

L'anorexie mentale chez le sportif est maintenant bien connue. Chaque médecin, diététicien ou psychologue spécialisés dans les troubles du comportement alimentaire (TCA) connait des patients qui viennent le consulter pour ça. Il s'agit d'une vraie maladie sur une base physiologique. On a même un modèle animal chez le rat. Plusieurs questions se posent : est-ce une anorexie mentale ? Ce TCA a-t-il le même pronostic ? Quelles en sont les complications ? Le traitement est-il le même que celui de l'anorexie mentale ?

1.1. Définition et fréquence



 



L'anorexie mentale du sportif se définit comme une pensée de se maintenir à poids bas pour optimiser sa forme physique et mentale et, à terme, sa santé. Cette pensée conduit à un besoin fort d'avoir un poids contrôlé et nettement plus bas que le poids minimal pour la taille et l'âge. Actuellement, l'IMC leur sert de repère. Ces personnes souhaitent avoir un IMC inférieur à 19 kg/m2 chez la fille (femme) et 20 kg/m2 chez le garçon (homme) L'alimentation est nettement réduite, comme dans l'anorexie mentale. Elle est restreinte de façon volontaire. Souvent, le régime alimentaire que ces personnes s'imposent est assez ou très rigide. Il est assez strict ou même très strict, voire carrément végétalien ou végan. Derrière, il y a la pensée obsessionnelle (pensée en boucle) de ne pas grossir. Ces patients se pèsent au moins une fois par jour et sont déstabilisés par une variation de poids inexpliquée. Leur vie "tourne autour" du sport et de la minceur. La minceur et le sport sont des VALEURS de vie pour elles.

Cliniquement, l'IMC est plutôt bas, situé entre 16,5 et 18,9 kg/m2 dans 85 % des cas.

Chez la femme, l'aménorrhée (perte totale des règles) est très fréquente (75-80 % des cas), mais moins quand même que dans l'anorexie mentale (90-95 % des cas).

Ce qui distingue l'anorexie mentale du sportif de l'anorexie mentale c'est que ces patients ne veulent pas "maigrir toujours plus" : leur IMC ne descend pas en dessous de 16 kg/m2.

Il y a une forme d'addiction comportementale dans ce TCA : les malades qui viennent consulter sont conscients que leur comportement et leur alimentation sont devenues dommageables pour leur santé, mais ne peuvent pas arrêter : ils ne peuvent ni réduire leur activité physique (qui est "tout pour eux"), ni augmenter leurs apports alimentaires. Ils sont piégés, comme "addicts" !

1.2. Épidémiologie

L'anorexie mentale du sportif ou "anorexia athletica" touche plus souvent les femmes que les hommes (80 % sont des femmes), mais moins que dans l'anorexie mentale (95 % de femmes).

L'anorexie mentale du sportif ne représente pas une quantité importante de malades venant spontanément consulter ou amenées à consulter par leurs proches pour maigreur et/ou suspicion d'anorexie mentale.

Sur une série de plus de 487 malades suivis plus de 10 ans, nous avions relevé, en 2012, environ 3 % d'anorexie mentale du sportif. Leur IMC était moins bas (17,4 + 2,1 versus 14,9 + 3,4 kg/m2) et leur alimentation moins restrictive que ceux des malades souffrant d'anorexie mentale (1580 + 408 en cas d'anorexia athletica versus 986 + 344 kcal/j en cas d'anorexie mentale).

L'anorexie mentale du sportif touche avant tout les sports à "contrôle du poids", à savoir tous les sports où un IMC bas est un avantage sur un IMC "moyen".

On ignore la réelle fréquence chez les sportives et sportifs de fond et demi-fond en France. Il pourrait y avoir, si on en croit les statistiques internationales, environ 15 % de TCA et 5-8 % d'anorexie atypique ou d'anorexia athletica. La fréquence de l'anorexie mentale du sportif pourrait être fonction du pays d'origine (actuellement plus dans les pays de l'est que dans ceux de l'ouest).

1.3. Quels sports ?

Ce sont avant tout les sports de demi-fond et de fond :

  • Courses à pied et marche, marathon (marches et courses de demi-fond et de fond), sur routes et chemins (marathon, bi- et tri-athlon, cross), ou bien à vélo (sur route, chemin ou sur piste), ou bien dans l'eau (nages de demi-fond et fond en piscine et autre surface aquatique comme le triathlon), ou bien enfin à ski (courses de fond, ski nordique, biathlon)
  • Sauts : en hauteur, à ski, où être léger est un avantage.
  • Activités de type gymnastique ou danse : danse sportive, danse classique, ballet aquatique…

Il semble que ce soit avant tout les personnes les plus "perfectionnistes" (qui cherchent l'excellence, à leur niveau) qui soient les plus à risque.

Pratiquer un de ces sports de façon détendue, avec les copains ou copines, pour se faire du bien ne semble pas accroitre le risque de faire un TCA. Alors que les "compétiteurs de ces sports sont deux à fois plus à risque que les personnes de même sexe, de même âge et de même niveau social.

Il se pourrait que, chez les filles, se soient avant tout celles dont le père est le plus "branché" sur l'activité sportive qui soient les plus à risque d'anorexie mentale.

2. Que dit la littérature ?

La plupart des auteurs admettent qu'il existe un lien physiopathologique entre l'anorexie mentale du sportif et l'anorexie mentale. Dans ces deux TCA, la restriction alimentaire dans le but de contrôler son poids est associée au besoin de développer une activité physique élevée (inhabituelle). Ceci est quasiment inscrit dans les critères diagnostiques de l'anorexie mentale.

La 1ère description remonte à 1982 (Sharman. Br Sport Med Sci 1982 ; 16 (3) : 180-181). Une étude de Borgen (Phys Sportsmed 1987 Feb;15(2):88-95) portant sur 45 jeunes filles faisant un sport à contrainte de poids (course de fond et demi-fond), 42 faisant un sport collectif (foot, rugby, basket-ball) et 101 femmes contrôles a montré une "tendance à l'anorexie mentale chez 20 % des sportives "à contrainte de poids", comparées à 4 % des contrôles et 8 % des sportives sans contrainte de poids. L'étude menée par Wheeler (Br J Sports Med 1986 Jun; 20(2): 77–81) a permis d'étudier 31 hommes coureurs de fond en club faisant plus de 60 km par semaine (haut niveau), 18 coureurs de fond faisant 20 à 40 km/semaine (bas niveau) et 18 hommes contrôles ayant peu d'activité physique. Ils constatent que les coureurs de haut niveau sont plus "dépendant de leur activité sportive" que ceux qui pratiquaient moins ou pas. Dix-huit et 55 % des coureurs de haut niveau disaient sauter régulièrement ou occasionnellement un repas par jour pour garder la forme et courir. C'était trois fois plus que pour les deux autres groupes. Le score de risque de TCA était plus élevé chez les coureurs (10 + 1) que dans les 2 autres groupes (7 + 1). Une étude espagnole de Rodrigez-Martin (Rev Esp Salud Publica 1999 Jan-Feb;73(1):81-7) est effectuée chez 532 jeunes filles et garçons de 14 à 19 ans. Les auteurs constatent que les jeunes filles pratiquant seules ont 3 fois plus de conduite alimentaires restrictives, veulent "absolument perdre du poids" 3 fois plus souvent, sautent 4 fois plus de repas, se font vomir trois fois plus pour contrôler leur poids que celles pratiquant un sport de groupe. Parmi les filles pratiquant seules, 40 à 45 % disent faire un régime pour perdre du poids et/ou se font vomir pour ça, comparé à 15-18 % des autres filles et 6-9 % des garçons. Herbrisch (J Sports Sci. 2011 Aug;29(11):1115-23) a interrogé 52 jeunes filles sportives de fond ou demi-fond, 44 malades souffrant d'anorexie mentale et 48 jeunes filles contrôles non sportives. Il y avait 6 % d'anorexie mentale chez ces sportives (versus 0,8 % chez les étudiantes non sportives et 1,9 % chez les ballerines).  

Une porte d'entrée identifiée mais souvent oubliée à l'anorexie mentale est l'arrêt du sport du fait d'un accident ou incident de santé (chute, fracture, coiffe de rotateur de l'épaule…) ou d'un rejet de la part de l'entraineur (personne non qualifiée pour aller en sport-étude ou à un concours…).

Une étude hongroise récente est troublante : parmi 284 jeunes femmes athlètes que l'on "préparait pour les jeux olympiques", on trouvait une "tendance à l'anorexie mentale" (BITE) chez 16 % d'entre elles (2 % dans la population).

3. Complications

Les patients qui souffrent d'anorexie mentale du sportif sont pénalisées par différentes complications :

  • Troubles du sommeil
  • Altération de la vie sociale
  • Anxiété plutôt forte et tendance dépressive modérée
  • Crampes musculaires à l'effort et aussi au repos ou au froid
  • Douleurs musculaires (on évoque ici la fibromyalgie) touchant les jambes et les cuisses, mais aussi les épaules
  • Difficulté à la récupération après effort
  • Douleurs par micro-fractures osseuses (rachis, os iliaque, épaule) : douleurs dorsales notamment
  • Aménorrhée et troubles de la fécondité (effondrement des hormones sexuelles), baisse de la libido
  • Ostéoporose et ostéopénie (perte minérale osseuse)
  • Syndrome des "jambes sans repos" (la nuit)
  • Décès brutal par troubles du rythme cardiaque (1-3 % ?).

La correction de ces troubles, s'ils sont récents, se fait surtout grâce à la correction de l'état nutritionnel. Le pronostic semble assez bon dans bien des cas, si le patient est correctement pris en charge.

4. Traitement

1- La première approche doit être nutritionnelle :

  • Correction des "faux savoirs diététiques", en particulier l'excès de protéines parfois : réduire alors l'apport protéique à maximum 1,4 g/kg de poids corporel et par jour.
  • Correction  du déficit en protéines animales, fréquent ici.
  • Travail sur une alimentation équilibrée, suffisamment énergétique et protéique.
  • Prescription de compléments nutritionnels, à la fois micro- et macronutriments : calcium, magnésium, zinc, fer, acides gras oméga trois, acides aminés indispensables (tryptophane, tyrosine)…

2- La 2ème approche est cognitive et comportementale :

  • Faire lister les émotions et les pensées dysfonctionnelles en rapport avec l'activité sportive
  • Identifier les performances et leur évolution
  • Faire reconnaitre la fatigue et les troubles de la vie sociale
  • Chercher avec la personne ses autres vraies valeurs et les travailler
  • Faire réduire l'activité sportive progressivement

Résumé

L'anorexie mentale du sportif ressemble à l'anorexie mentale typique, mais en diffère par le fait que les patients ne veulent pas "maigrir toujours plus".

L'idée d'une "bonne hygiène de vie est au centre de leur démarche.

Ce TCA touche encore une fois surtout la femme (70-75 % des cas), mais moins que l'anorexie mentale (95 %).

L'anorexie mentale du sportif touche avant tout les personnes de sexe féminin entre 14 et 35 ans.

Elle n'affecte quasiment que les personnes qui s'adonnent aux sports de fond et de demi-fond, quelle que soit la forme (marche, course, ski, natation, gymn, danse) et avant tout celles qui sont fortement investie, qui sont bien plus dans la performance que dans le plaisir.

L'anorexie mentale du sportif est responsable de carences nutritionnelles et, de ce fait, de complications orthopédiques (douleurs musculaires et tendineuses, tassements vertébraux, fractures de fatigue), d'aménorrhée et d'ostéoporose.

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Publié en 2018.04