Association Autrement / Côte d'Or / Dijon / Troubles du comportement alimentaire, anorexie mentale, boulimie

Espace e-Learning / TCare
bas de page

Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie mentale et boulimie
Définition, symptômes et maladies associées Causes et mécanismes
Anorexie mentale et boulimie : caractéristiques mentales De l'anorexie à la boulimie Anorexie mentale, boulimie et prise de poids : la panique ! Anorexie mentale et boulimie : la peur au ventre Anorexie mentale et boulimie : une quête d'identité Anorexie mentale, boulimie et le conflit Anorexie mentale, boulimie et confiance en soi Anorexie mentale, boulimie et estime de soi Anorexie mentale et boulimie : nos émotions Anorexie mentale, boulimie et la fratrie Anorexie du sportif Anorexie, boulimie et obésité : le rôle et la place des parents Comment expliquer la perte de poids Culpabilité dans l'anorexie mentale et la boulimie Culpabilité : cause ou conséquence dans les TCA ? Boulimie : mécanisme Conduites de dépendance et troubles du comportement alimentaire Echec et image de soi dans l'anorexie mentale Anorexie mentale, boulimie et image de soi Insécurité et troubles du comportement alimentaire Féminité et trouble du comportement alimentaire Le déni dans l'anorexie mentale Leptine et anorexie mentale Manger ne fait pas grossir Mécanismes des troubles alimentaires Trouble du comportement alimentaire : un mal tourné contre soi
Descriptions et complications Etudes scientifiques Traitement Autour des TCA
Obésité et compulsions alimentaires Diététique & Nutrition

De l'anorexie à la boulimie


Pr Daniel RIGAUD, Nutrition (Dijon)

 

Quels liens existe-t-il entre anorexie et boulimie. Cet aspect soulève beaucoup de questions :

Une malade qui souffre d'anorexie risque-t-elle la boulimie ?

A l'inverse, une malade boulimique risque-t-elle de sombrer dans l'anorexie ?

Quels liens de cause à effet y a-t-il entre anorexie et boulimie ?

Sait-on tout ou reste-t-il des points obscurs ?

1- Tout d'abord un constat

Les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont des affections chroniques dont l'évolution peut s'étendre sur plusieurs années.

Ce sont des maladies à rechutes (on ne guérit pas du premier coup).

Et, fait un peu curieux, ce sont des maladies qui changent avec le temps.

Deux exemples :

a) En 1970-80, l'anorexie mentale (AM) restrictive (AMR) touchait 60-65 % des malades et l'anorexie-boulimie (AMB) 35-40 %, selon les publications internationales.

En 2000-2015, la place de l'AMR était nettement réduite, au plus 45-50 % et celle de l'AMB 50-50 %,

Une nouvelle entité apparaissait : l'AM vomitive (pas de crise alimentaire, mais des vomissements provoqués) qui touche actuellement 5 % des malades AM.

b) Il n'est pas rare de voir une malade dont le TCA a commencé à 8-10 ans par de la compulsion alimentaire (sans vomissement donc) qui souffre d'AMR à 15-17 ans, puis d'AMB à 18-22 ans, puis de boulimie (poids normal, crises alimentaires ponctuées de vomissements provoqués) 20-24 ans.

En bref

Les troubles alimentaires changent avec le temps : il y a plus de formes compulsives (boulimiques) maintenant qu'avant.

L'anorexie restrictive peut se transformer en anorexie-boulimie puis en boulimie.

Pourquoi ?

2- De l'anorexie à la boulimie

Si on suit pendant 2 ans, 100 malades souffrant d'AM restrictive (ni vomissement, ni crise alimentaire), on observe que :

  • 15 % ont guéri
  • 30 % sont restées dans l'AM restrictive
  • 50 % sont passées à une forme d'AM-boulimie (AMB).

Parmi ces 50 % de cas d'AMB, au moins un tiers reprendra du poids "à coups de crises" et deviendra alors une personne qui souffre de boulimie (et plus d'anorexie, car le poids sera à nouveau normal).

L'AMR se caractérise par une restriction alimentaire souvent féroce :

Suppression de nombreux aliments, notamment les aliments gras et/ou sucrés,

Suppression des phases de repas : la malade ne prend plus d'entrée et/ou de dessert…

Suppression de repas : plus de la moitié des malades ne font pas plus d'un seul repas par jour,

Peur du désir et refus du plaisir alimentaire, pour beaucoup de malades.

Ces comportements restrictifs entrainent deux conséquences très nettes :

a- Des carences nutritionnelles nombreuses et importantes chez les deux tiers des malades

b- Un sentiment de frustration marqué.

Il se passe pour l'alimentation ce qui se passe pour les autres fonctions vitales sous contrôle (partiel) de la volonté. Au début le cerveau et le corps "acceptent", puis ils se rebellent et… font ce qu'ils ont à faire.

Un exemple ? On peut décider d'arrêter de respirer ou de s'empêcher d'uriner. C'est possible, car la nature a prévu que ce soit en partie sous contrôle de la "volonté consciente"… Mais :

Plus longtemps on se retient, plus ça devient difficile,

Quand on se retient (de respirer, d'uriner), au début on peut penser à autre chose, puis de moins en moins ! En effet, le cerveau est de plus en plus "obsédé par ce besoin qui n'est pas satisfait". On y pense beaucoup, puis on y pense tout le temps, puis ça devient important, puis ça devient… urgent.

Dès lors, on entre dans une phase qu'on pourrait appeler "obligée, compulsive et violente" : on fait une crise respiratoire en poussant un cri, on lâche sa vessie…

Si on est sous régime alimentaire restrictif, on devient obsédé par les aliments, les repas et le fait de manger ou d'avoir quelque chose en bouche… puis on finit par faire une crise alimentaire : on "bouffe" beaucoup plus qu'on ne le voudrait.

En bref : Quand on se restreint (qu'on se met au régime), on déclenche au sein de notre cerveau un réflexe de survie qui impose de manger. Plus on se restreint (plus fort, plus longtemps), plus ce réflexe (involontaire) est fort et incontrôlable par la "raison". D'où l'adage : "Moins tu manges, plus tu bouffes".

Environ la moitié des malades souffrant d'anorexie voit leur TCA se muer en anorexie-boulimie ou en boulimie à poids normal.

 



 

 

Il est prouvé scientifiquement que, quand on met un animal au régime pour le faire maigrir :

  • Plus le régime est sévère, plus l'animal fait de crises alimentaires (c'est vrai chez le serpent, la poule, la souris, le rat, le chat, le chien),
  • Plus le régime est sévère et durable, plus ces crises alimentaires sont volumineuses,
  • Un animal omnivore (rat, souris) soumis à un régime "légumes" pendant 1 à 2 semaines, se jette ensuite sur tout ce qui est gras et sucré (ce que ne fait pas un animal normalement nourri).
  • Un animal omnivore soumis à un régime "légumes" et en même temps stressé va faire deux fois plus de crises alimentaires qu'un animal au régime mais pas stressé.
  • Un homme (un humain) qui se met à un régime hypocalorique sans une once de graisse et sans sucre, finit par se jeter, au moins dans 15-20 % des cas, sur tous les aliments qu'il s'est interdit.

En bref : Quand on supprime tous les aliments plaisir et tous les aliments caloriques pendant une période de temps significative (ex. : 4 semaines), on craque souvent pour les aliments sucrés, sucrés-gras et gras qu'on s'est interdit.

3- Une malade boulimique peut-elle sombrer dans l'anorexie ?

En fait, c'est possible, mais très rare :

Si 50 % des malades souffrant d'AM restrictive finissent par faire des crises de boulimie,

Seules 5 % des malades souffrant d'anorexie-boulimie ou de boulimie deviendront ou redeviendront anorexiques restrictives.

On imagine qu'une fois que le cerveau a connu les crises de boulimie, il lui est difficile voire quasi impossible de faire marche arrière.

4- Une explication ou deux

On l'a vu, la restriction alimentaire chronique s'accompagne très très souvent de carences alimentaires multiples et profondes. Pour le cerveau et d'autres organes vitaux, c'est tout simplement intolérable.

Ce manque calorique, ce manque protéique, ce manque de vitamines et oligo-éléments crée une "dette nutritionnelle" et cette dette doit être remboursée, ni plus ni moins qu'une dette en oxygène si on ne respira pas assez ou pas assez souvent.

Plus la dette est forte et plus elle dure, plus le remboursement est exigé.

Ceci est piloté au niveau de notre cerveau par l'hypothalamus, l'amygdale et le cortex pré-frontal.

La frustration

La frustration est un moteur important de crises dans l'AM. Toute frustration est vécue comme un manque par le cerveau. Ce manque, s'il parait trop fort, est vécu comme insupportable.

La frustration est fonction de ce que l'on ressent, mais aussi de notre environnement. Si j'aime le cinéma et si je me suis obligée à ne pas y aller, la frustration (le manque) sera d'autant plus forte si je passe devant la salle de cinéma tous les jours et si on y propose des films qui, justement, me plaisent !!

Ce système désir-plaisir et manque est piloté dans notre cerveau par le système de récompense (zone temporale, cervelet, court-circuitant le cortex pré-frontal).

5- Une question demeure

Comment se fait-il que certaines personnes qui souffrent d'anorexie mentale ne font aucune crise de boulimie ?

Pire, comment est-il possible de souffrir d'anorexie mentale restrictive, sans jamais faire de crises ni vomir epdnat des années voire des dizaines d'année.

Car ce fait existe : un peu moins de 10 % des malades souffrant d'AM gardent pendant plus de 10 ans une AM restrictive.

On soupçonne à l'heure actuelle (mais sans preuve certaine) que cet état de résistance incroyable à la dénutrition et à la maigreur est lié dans l'anorexie à une ou des mutations génétiques qui la rendent possible : il existe en effet des animaux qui peuvent jeûner un an ou plus (crocodile, salamandre, bactérie…), d'autres des mois (manchot, éléphant du Kalahari…).

Conclusion

L'anorexie mentale mène à la boulimie.

Les carences et la frustration en sont responsables.

Il s'agit d'un processus vital qu'il n'est pas facile d'annihiler.

 

 

Publié en 2017