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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

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Obésité Nutrition Alimentation

Boulimie et dénutrition


Pr Daniel RIGAUD  -  CHU Dijon

 

1. La boulimie, une cause méconnue de dénutrition

Les malades qui souffrent de boulimie ont un poids normal. Il est donc surprenant qu’on parle de dénutrition à leur égard. Et pourtant ! Près de la moitié ont une forme de dénutrition, c'est-à-dire des carences en nutriments essentiels et un impact sur leur qualité de vie et leur santé.

1.1. Introduction

Les malades qui souffrent de boulimie sont en fait dénutries. Cette dénutrition conduit à une altération de la qualité de leur sommeil, favorise l'aggravation de l'anxiété et d'un état dépressif pré-existant et affecte enfin leur comportement alimentaire.

La boulimie se définit par l'existence, au moins deux fois par semaine depuis plus de 3 mois, de crises alimentaires ponctuées de vomissements. Chaque crise est faite de l’ingestion, sur un rythme rapide, de quantités énormes d’aliments. La crise déclenche un insupportable sentiment de perte de contrôle et un besoin de se débarrasser de cette crise. Les patientes provoquent donc les vomissements (90 % des malades). La peur de grossir, d'être une personne trop grasse et de trop manger aux repas et pendant les crises explique pourquoi la dénutrition se développe. En effet, comme elles se sentent grosses (ce sont des femmes qui souffrent de boulimie dans 95 % des cas), nombre d’entre ces malades jeûnent, sautent des repas, ont des repas très restrictifs, ont une hyperactivité physique soutenues et/ou prennent des laxatifs.

Il y a donc une carence d'apports en de nombreux nutriments (les deux tiers des malades sautent deux ou les trois repas chaque jour) et des comportements compensatoires.

1.2. La littérature

Il y a en fait très peu d’études sur la dénutrition des malades boulimiques. Des anomalies cardiaques ont été décrites. Différents déficits vitaminiques et énergétiques ont été publiés, avec des anémies nutritionnelles, des altérations cutanées….  D’autres auteurs ont mis en évidence de profonds déficits en vitamines, minéraux et oligo-éléments.

Les constatations cliniques : Nous avons fait une étude portant sur 72 malades boulimiques consécutives, comparées à 166 malades souffrant d’anorexie mentale (AM). Nous avons étudié de nombreux marqueurs de dénutrition et  les apports alimentaires :

La boulimie se complique en fait fréquemment de dénutrition :

1- L’aménorrhée était présente, par le passé ou actuellement chez 75 % des boulimiques, contre 100 % des AM (P<0,001 entre groupes). Les troubles des règles (dysménorrhée, spanioménorrhée) étaient présents actuellement chez 66 % des patients boulimiques et l’aménorrhée chez 44 % d’entre eux. Une souffrance par rapport aux règles était cotée 4,2 sur 10 par les boulimiques et 7,0 par les AM (P<0,01).

2- Une altération des mains (mains sèches, émaciées, ridées, vieillies, avec des doigts trop pâles ou violets par acrocyanose) chez 24 % des boulimiques, contre 69 % des malades AM (P<0,02). Des altérations cutanées (peau sèche, vieillie, desquamante, mélanodermique) étaient notées chez 54 % des boulimiques, contre 66 % des malades AM (NS). A l’inverse, l’atteinte des gencives et des dents était surtout liée aux crises de boulimie : elle était observée chez 31 % des boulimiques et 50 % des AMB, contre seulement 13 % des AMR (P<0,02).

3- Une ostéoporose (radio, ostéodensitométrie) touchait 13 % seulement des boulimiques (et 59 % des AM, P<0,001). Une atteinte douloureuse des articulations (déminéralisation, élongation tendineuse) était observée chez 40 % des boulimiques.

4- Une atteinte des dents était notée chez 50 % des boulimiques (48 % des AM). Une atteinte des gencives était notée chez 31 % des boulimiques (51 % des AM).

5- Une hypotension artérielle avec malaises était observée chez 23 % des boulimiques, alors que 43 % des anorexiques en souffraient (NS). Les boulimiques se sentaient plus souvent asthéniques que les anorexiques, malgré leur IMC normal (P=0,06).

6- Une souffrance musculaire (amyotrophie, douleurs musculaires) était signalée par 46 % des boulimiques et 94 % des malades souffrant d'anorexie mentale (AM) (P<0,01). Des troubles digestifs étaient très fréquents en cas de boulimie, presqu’autant qu’en cas d’AM :

  • reflux gastro-esophagien : 41 % (Boulimie) vs 27 % (AM, P<0,05)
  • douleurs gastriques : 23 % (Boulimie) vs 18 % (AM, NS)
  • dyspepsie : : 48 % (B) vs 54 % (AM, NS)
  • douleurs épigastriques : 12 % (B, hors crise) vs 25 % (AM, P<0,05)
  • pesanteurs postprandiales : 51 % (B) vs 35 % (AM, P<0,05)

7- Une asthénie était alléguée par 71 % des boulimiques et 35 % des AM (qui nient leur fatigue). Néanmoins, l’asthénie était cotée, sur les 3 derniers mois, à 7,1/ 10 en cas de boulimie contre 7,0/ 10 en cas d’AM (NS). L’altération ressentie de la santé physique était cotée à 7,4/10 par les boulimiques, une difficulté de mémoire et de concentration 7,1/10, une altération de la capacité au travail était cotée 7,1/ 10.

Les anomalies biologiques : Elles étaient rares dans les 2 groupes (B, AM) : albuminémie, préalbuminémie (transthyrétine), transferrine, hémoglobine, globules rouges et blancs, lymphocytes n’étaient bas que chez 15 % des AM et 8 % des boulimiques (NS). L’hypokaliémie, l’hyponatrémie, l’hémoconcentration, l’augmentation de la créatininémie et de la réserve alcaline (bicarbonates) étaient fréquents en cas de boulimie (28%). Ces anomalies témoignent en fait des vomissements, mais sans doute pas seulement. Au total, on peut être dénutries et des marqueurs de la dénutrition normaux.

Les repas : Ils étaient rares chez les boulimiques : en moyenne 4,4 + 4,2 repas par semaine sur 14 déjeuners et dîners possibles. Parmi les boulimiques, 80 % disaient ne pas prendre tous leurs repas, 63 % disaient sauter en règle le petit déjeuner, 77 % le déjeuner et 57 % le dîner. Enfin, 83 % disaient se restreindre fortement aux repas, pour ne pas grossir. On comprend mieux dès lors les carences nutritionnelles qu’il peut y avoir dans la boulimie. Enfin, 26 % reconnaissaient prendre des laxatifs et 7 % en abuser (plus de 2 par jour).

Les apports énergétiques : Il s’agit ici des apports énergétiques hors crise de boulimie. Le tableau ci-dessous donne les apports énergétiques des 72 malades boulimiques :   

 

A domicile

Protides

Lipides

Glucides

kcal/j

moyenne

46 g/j

29 g/j

135 g/j

1049

écart moyen

+ 22

+ 18

+ 56

+ 388

A l’hôpital

65 g/j

53 g/j

201 g/j

1539

(admission)

+ 24

+ 24

+ 94

+ 633

 

On voit ici que les apports énergétiques et en protides, lipides et glucides sont très bas. A titre indicatif, des jeunes femmes de cet âge consomment en moyenne 1900 kcal/j, donc 16% de protéines, 33% de lipides et 51% de glucides.

2. Conclusion

La boulimie s’accompagne d’une malnutrition à poids normal qu’il est important de connaître. Son diagnostic est avant tout clinique. Cette dénutrition participe probablement à la perduration des crises de boulimie, selon un cercle vicieux : restriction alimentaire ► restriction énergétique, protéique et autres ► dénutrition ► crises  ► vomissements ► accentuation des carences ► aggravation de la malnutrition ► nouvelle crise.

 

Publié en oct 2017