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Thérapie de pleine conscience et TCA


Pr Daniel RIGAUD, Dijon

La prise en charge des malades souffrant de troubles du comportement alimentaire (TCA) est complexe et multifactorielle. Parmi les traitements qu'on peut recommander, citons la thérapie cognitive et comportementale (TCC) adaptée aux TCA (TCC-TCA), la thérapie familiale dans l'anorexie mentale des adolescents , la thérapie de médiation cognitive (thérapie dite aussi "inter-personnelle) et la PNL (thérapie humaniste, thérapie de programmation neuro-linguistique).

La thérapie de pleine conscience (mindfulness en anglais) vient de faire la preuve qu'elle était efficace contre les TCA, en tout cas les TCA compulsifs comme l'anorexie mentale - boulimie, la boulimie et surtout la compulsion alimentaire. Elle semble améliorer significativement les symptômes et les pensées qui sont derrière, en particulier le rejet de sa propre silhouette, de son image corporelle et de son propre poids.

La thérapie de pleine conscience a même fait l'objet que de quelques études scientifiques publiés qui en ont montré l'intérêt. Mais, elle reste mal connue : beaucoup de malades et de parents de malades disent qu'au fond, ils ne savent pas très bien de quoi il s'agit.

 














Pourtant, la thérapie de pleine conscience correspond à une réalité psychodynamique observée chez les malades souffrant de TCA.

1. Qu'est la mindfulness (pleine conscience)

Conceptualisée par J. Kabat-Zinn (1998), la thérapie de pleine conscience consiste à porter son attention, intentionnellement, sur ce que l'on fait, sur ce qu'on pense ou ressent, à savoir donc sur l’expérience présente, et ce sans porter de jugement et sans chercher à y réagir. On se regarde sentir, ressentir, penser tout simplement. En un mot, on fait attention à soi ! mais qu'est-ce que l'attention ?

L'attention est un mécanisme de renforcement de la pensée par focalisation. En d'autres termes, on zoome sur soi :

ex. 1 : en fixant un objet au sein d'un paysage, on efface le "bruit de fond" du paysage et on augmente les chances d'utiliser toutes ses ressources pour détailler l'objet en question. Cette technique d'amplification cognitive mobilise le cerveau à la tâche présente.

ex. 2 : en se concentrant sur l'aliment qu'on a en bouche (texture, saveurs, odeurs) lors d'un repas, on efface le "bruit de fond" que représentent le repas, son contenu calorique, l'environnement et la peur. On augmente ainsi les chances d'utiliser toutes ses ressources pour mémoriser et voir tous les effets positifs et négatifs de cet objet en bouche, sans jugement de valeur.

2. D'où vient l'idée de la "pleine conscience" ?

Les humains fonctionnent selon un double registre qui correspond à une information prise à deux niveaux différents :

  1. Un registre de fonctionnement interne, où l'information est prise au sein de l'individu : ici, il s'agit de ressenti, que ce soit une émotion ou une sensation. La personne sent par exemple un taux de glucose bas (hypoglycémie), une pression artérielle trop élevée, une brûlure, le vent sur sa peau, une anxiété, un mal-être, le toucher de sa main sur son front, sa poitrine se gonfler... Le déclencheur du ressenti peut être interne ou externe :
  1. interne : mal de tête, manque de tension, excès de tension oculaire, douleur digestive, acidité en bouche, mais aussi apaisement de la faim, brise fraiche sur la peau, bain chaud quand il fait froid…
  2. Stimulus externe : bruit, odeur, goût, vue de quelque chose, coup, chaleur ou froid surtout excessif…
  1. Un registre de fonctionnement externe, où l'information est prise en réponse à une stimulation de l'entourage (ou de la morale). Dans ce cas, la personne perçoit un devoir, une nécessité, une obligation sociale. Elle pense "Il faut que je…". Ce registre répond à un besoin en règle social, affectif ou amoureux.

Un humain, en permanence, oscille entre ces deux registres, interne et externe. Une bonne santé mentale et physique implique une navette de pensée entre les deux pôles. On ne peut faire abstraction ni du registre interne ("ce que je sens"), ni du registre externe ("ce que je dois").

En permanence, plusieurs fois par jour au moins, on interroge les deux registres. Le cerveau décide ensuite ce qu'il fera, en intégrant à la fois les bénéfices et les inconvénients.

Si je ressens du plaisir à faire ce que me demande quelqu'un (mon amour), mon plaisir est double. Si je ressens du déplaisir ou de l'angoisse à faire ce que me demande mon patron, mon plaisir en est réduit ou supprimé.

Pour conclure, le cerveau va prendre des informations dans ses mémoires (dans notre passé) et va évaluer, jauger sa réponse présente en fonction de ce passé.

Si j'ai eu régulièrement un bénéfice ressenti à faire quelque chose par le passé, c'est acquis.

Les malades qui souffrent de TCA se placent très souvent en fonction du registre externe (qu'attend-on de moi) et plutôt mal en fonction du registre interne ("et moi, quel est mon ressenti ?"). Elles (ils) sont donc souvent "frustrées". En effet, à force de ne pas tenir compte de ce qu'elles pensent, elles finissent par l'oublier un peu et à n'agir qu'en fonction de l'autre. Par colère ou détresse contre elle-même, elle se punissent ou se retranche dans la "bouffe".

Il parait donc utile, voire indispensable, de leur apprendre, si c'est le cas, à prendre en compte leur sensations et ressentis et à les exprimer. Pour bien faire ce que l'on vous demande, à un moment donné, il faut savoir à quel devoir ceci répond (pourquoi nous nous l'imposons ou pas) et ce que ça fait en nous.

En quoi ceci joue-t-il sur le comportement alimentaire ?

3. Qu'est-ce qu'un comportement ?

Un comportement est un ensemble d'actes et/ou d'actions répondant à une ou plusieurs pensées et/ou émotions. C'est est la résultante, souvent, d'une réponse dans les registres interne et externe.

Comment expliquer par exemple qu'on puisse aimer manger et faire régime parce qu'on est trop grosse ou, pire, qu'on se voit trop grosse.

Pour comprendre, il convient de se souvenir que le poids de ce que pense ou peut penser l'autre et le poids de la "raison sociale" (de la pensée sociétale dominante) sont bien plus prégnants pour la personne qui souffre de TCA que ce qu'elle pense ou ressent elle-même. Dans sa tête, il y a le "poids qu'elle pense qu'elle devrait faire" (selon les normes sociales), le "poids qu'elle pense avoir" (selon la bienveillance ou la malveillance qu'elle a pour elle) et le poids "réel" sur la balance (le nombre de kilos). Idem pour la silhouette.

On peut donc être mince et se sentir gros.

Il y a aussi les pensées venues du passé : souvent une personne qui a été en net et durable surpoids se vit comme une "ancienne grosse" et se pense "toujours grosse", même si elle a bien maigri.

Une personne compulsive (registre interne) qui a "trop pris de poids" (registre interne et externe) et s'en veut, se met au régime draconien (registre externe") pour maigrir. Le régime devient une idée fixe-idée force. Si elle "transgresse", ça devient mal. C'est de là que vient l'idée que "manger pour se faire plaisir est mal" ou que "manger gras et sucré fait grossir".

La pensée "vraie" se développe comme suit :

"Si je commence à me faire plaisir, ce sera plus fort que tout ce que me dicte par ailleurs la société (les nutritionnistes).  Que me dit la société ? Que les gros sont coupables d'être gros, parce qu'ils se goinfrent de ce qui est bon, de ce qui leur fait plaisir, sans tenir compte de leurs besoins. Si je me fais plaisir comme eux, je SUIS comme eux et donc, je serai jugée comme eux" (sic !).

Nathalie, 80 kg pour 1,65 m, 40 ans, me disait l'autre jour : « La seule chose qui compte, ce sont les calories inscrites sur le paquet. J'achète en fonction inverse du compte calorique… Un exemple, me demandez-vous ? Voici : j'aime le chocolat, mais je ne peux acheter que du chocolat sans sucre… mais je n'aime pas ça » !

 

4. TCA et panne de ressenti ?

Chez les malades souffrant d'anorexie mentale, on est frappé de la difficulté d'accès aux émotions. Ces malades semblent ressentir leurs émotions et sensations beaucoup moins bien que la moyenne de la population. Certains scientifiques avancent même que leur rapport à la douleur serait lié au fait qu'elles ne ressentent plus guère autre chose que ce qui est douloureux (courir au froid, se brûler au radiateur, se scarifier, se donner des tapes, se faire engueuler par ses parents, s'angoisser…).

Les malades souffrant de boulimie ou de compulsion, elles, ont des émotions souvent extraordinairement variables dans le temps, comme si de trop forts blocages poussaient à de très forts lâcher-prise (la compulsion, l'accès de colère…).

5. La thérapie de pleine conscience dans les TCA

La thérapie de pleine conscience aident les malades à se repositionner ici et maintenant, dans leurs propres ressentis et émotions.

Le thérapeute travaille avec elles (eux) le ressenti sans jugement, en leur demandant expressément de ne pas porter, elles non plus, de jugement de valeur.

Le thérapeute aide les malades à se concentrer, par des exercices concrets, sur leurs émotions et sensations, en tachant à chaque fois, de les faire positiver, par rapport à ce ressenti ou à la débarrasser d'une pensée négative associée.

Ex. : Ma mère, mon frère, mon patron m'a fait du mal. Je fais une crise compulsive alimentaire ou une crise de boulimie (je vomis derrière). Parfois, c'est la colère qui a déclenché la crise. La pensée déployée est "ma mère m'a blessée, j'ai eu envie de la "tuer", j'ai eu et j'ai encore honte de cette mauvaise pensée, je fais une crise pour me punir (en plus de pouvoir ainsi calmer ma douleur)… La réponse du thérapeute est "ce n'est pas grave d'avoir de mauvaises pensées, c'est même normal. Ce qui est mauvais, ce n'est pas la pensée (« je vais la "tuer"»), c'est le comportement qui est derrière, quand il nuit à quelqu'un, que ce soit à vous-même (la crise) ou à autrui (les mots grossiers dits à ma mère).

6. Conclusion

La thérapie de pleine conscience aide la personne souffrant de TCA à percevoir et entendre ses émotions et ses ressentis sans jugement de valeur, sans les dénigrer.

Le thérapeute l'aide à regarder ses émotions et ses ressentis avec bienveillance ou, en tout cas, objectivité et attention, un peu comme on regarde à la jumelle un papillon ou une gazelle.

Cette approche permet à la personne de regarder sans peur et sans reproche et donc de "voir mieux ce qui l'agite et la déstabilise".

7. Bibliographie

  1. Keng S.-L., Smoski M. J., Robins C. J. Effects of mindfulness on psychological health: A review of empirical studies. Clinical Psychology Review. 2011
  2. Segal Z, Bieling P, Young T, MacQueen G, Cooke R, Martin L, Bloch R, Levitan RD. Antidepressant Monotherapy vs Sequential Pharmacotherapy and Mindfulness-Based Cognitive Therapy, or Placebo, for Relapse Prophylaxis in Recurrent Depression. Arch Gen Psychiatry. 2010
  3.  Skanavia S, Laqueilleb X, Aubinc H. Mindfulness based interventions for addictive disorders: A review. L’Encephale 2011
  4. Kristelles JL, Wolever Q. Mindfulness-based eating awareness training for treating binge eating disorder: the conceptual foundation. Eat Disord. 2011
  5. Katterman S, Kleinman B, Hood M, Nackers L, Corsica J. Mindfulness meditation as an intervention for binge eating, emotional eating, and weight loss: A systematic review, Eating Behaviors. 2014
  6. Kristeller J, Wolever RQ, Sheets V. Mindfulness-Based Eating Awareness Training (MB-EAT) for Binge Eating: A Randomized Clinical Trial. Mindfulness, June 2014
  7. Kabat-Zinn J et al. Influence of a mindfulness meditation-based on stress reduction. Psychosom Med. 1998 ; 60(5) : 625-32

publié en juin 2017