Association Autrement / Côte d'Or / Dijon / Troubles du comportement alimentaire, anorexie mentale, boulimie

Espace e-Learning / TCare
bas de page

Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie mentale et boulimie
Définition, symptômes et maladies associées Causes et mécanismes Descriptions et complications Etudes scientifiques Traitement Autour des TCA
Activité Physique Adaptée Anorexie mentale et boulimie : la peur des calories ! Anorexie, boulimie et l'angoisse des fêtes de Noël Contre les sites Pro-Ana Etre adulte Frustration et troubles alimentaires Grossesse et troubles du comportement alimentaire Le jean et la balance Pour les sites pro-anorexie ou comment tirer profit de ses ennemis ! Questions-réponses autour de l'anorexie et de la boulimie Vivre avec une personne souffrant d'un TCA Trouble du comportement alimentaire et résilience Trouble du comportement alimentaire et résilience (2)
Obésité et compulsions alimentaires Diététique & Nutrition

Etre adulte

Pr D. RIGAUD - Président

Bien sûr, il y a des pensées qui viennent tout de suite sur ce sujet : « être adulte, c’est s’assumer », « être adulte, c’est être responsable », « être adulte, c’est avoir son autonomie financière », « être adulte, c’est se marier, avoir des enfants », « être adulte, c’est être stable et fort ».

Mais peut-être n’est-ce pas si vrai ! On peut-être tout à fait adulte et ne pas se marier, ne pas vouloir d’enfant. On peut n’avoir pas à s’assumer financièrement : une femme à la maison est tout aussi adulte qu’une autre qui travaille. On peut être enfant et être responsable.

Il n’y a sans doute pas de définition unique du fait d’être adulte.

La définition physiologique est simple : est adulte un individu physiologiquement stable (qui n’est plus en phase de croissance) qui est capable de se reproduire.

La définition sociale est simple : est adulte celui qui assume seul, en dernier recours, les conséquences de ses actes et de ses paroles et qui s’engage en faisant des choix de vie et par ce qu’il « produit » (travail, famille, sexualité…). Un adulte est responsable pénalement par exemple, ce qui n’est pas le cas d’un adolescent, si mûr soit-il ! Un adulte doit rembourser son crédit.

Mais il existe, à côté de ces définitions fort justes, d’autres définitions plus subtiles. L’adulte est cette personne qui est devenu autonome, capable, soucieux et envieux de faire ses propres choix dans sa vie socio-professionnelle, affective et émotionnelle.

Il n’est plus dépendant au final de l’avis de ses parents, de leur jugement sur les choses ou de leur jugement sur lui. On voit bien qu’ici la maturité ne correspond pas à la majorité légale (18 ans) ni à l’ancienne (21 ans) ni au fait qu’on s’assume financièrement ou maritalement. Un adulte est une personne qui peut penser et dire, par rapport à ses parents : « c’est leur avis », « c’est ce qu’ils pensent », « voici comment ils jugent les choses », et d’ajouter « mais moi, je pense autrement ». Ceci ne signifie en rien qu’un adulte ne demande plus à ses parents ce qu’il pensent de telle chose, qu’il ne prend plus leur avis, ni leur opinion en compte, mais juste qu’au final, c’est lui qui décide « dans sa tête ».

Être adulte, c’est faire preuve d’autonomie. Il nous semble que les principales autonomies sont l’autonomie cognitive et émotionnelle. Être adulte, c’est penser indépendamment du jugement « de l’autre ». Être capable de se dire « en fait, je pense ceci », plutôt que « qu’est-ce que l’autre attend de moi ? » ou « mes émotions, mon cœur m’invitent à faire tel choix » plutôt que « que vont penser mes parents si j’agis ainsi ? ». Ceci implique qu’il faut décider (situation active) de se passer de ses parents (ou de son mari) pour faire des choix qui ne les concernent pas.

Être adulte, c’est être capable de regarder à l’intérieur de soi ce qui s’y passe, plutôt que de regarder toujours à l’extérieur de soi sa position (sociale, affective…). Il faut trouver à l’intérieur de soi des émotions qui nous sont propres, c'est-à-dire qui nous définissent. Il faut se découvrir des sources personnelles d'affections : « je sais, tu ne l’aime pas, maman, ce garçon, mais moi si ».

C’est parce qu’elle n'est pas en fait capable de ça, que la malade anorexique ou boulimique dit très fort « je sais, je ne fais pas ce que tu veux en ne mangeant pas, en faisant cette crise de boulimie ». Elle ne peut pas le faire ailleurs, alors elle cherche l’autonomie de comportement alimentaire. Sauf que ça n’est en rien son choix et que ça lui donne de la dépendance et non de l’autonomie !

Pour faire « ses » choix, il faut s’être construit un registre interne : une espèce de bibliothèque affective, intellectuelle, sociale où sont rangées toutes sortes de livres. Il faut que ces livres soient à vous. Or rien n’est à nous : tout est à tous. C’est ce que la phrase « on n’a rien inventé » signifie. On prend nos idées ailleurs qu’en nous-mêmes, on prend nos émotions ailleurs qu’en nous aussi parfois.

L’adulte se définit peut-être en ce qu’il est capable de dire « c’est à moi ». Comme quand on achète un livre : nous ne l’avons pas écrit, ni fabriqué et, pourtant, il est à nous. Nos idées ne sont pas à nous : quelqu’un les a pensées avant nous dans 98 % des cas. Nos actions ne nous appartiennent pas : nous les faisons avec quelqu’un, en réponse à quelque chose, pour quelqu’un d’autre, selon ce qui se fait… Et pourtant, nous le faisons. Il faut donc intérioriser ces pensées et ces actions et les faire siennes.

Être adulte, c’est aussi admettre qu’on « bricole ». L’adolescent, le malade qui souffre de troubles alimentaires veulent avoir « tout bon ». Tout doit être sous contrôle, en totale maîtrise (il y a même des gens qui pensent que c’est une qualité d’adulte, mais nous pensons qu’ils se trompent). Un adulte doit être capable de bricoler, au sens où, quand c’est sa responsabilité, il fait tout ce qu’il peut, en sachant que ce ne sera pas parfait. Il est capable de dire « je fais ce que je peux ».

On me dit souvent qu’un adulte est quelqu’un qui a les choses sous contrôle. Certes, il est vrai qu’avoir le contrôle de ses actions, de ses émotions et de sa parole est essentiel au bon fonctionnement d’un adulte. Mais le contraire est vrai aussi. Être adulte, c’est accepter de ne pas vouloir prendre le contrôle de ce qui n’est pas en notre pouvoir. La pauvreté dans le monde est un drame, mais il est des choses que l’on peut faire (envoyer un don) et d’autres pas (construire les 30 écoles qu’il faudrait dans tel pays). Car, dans la vie, il est des choses qui sont sous notre contrôle et des choses qui ne le sont pas.

Je vais sans doute vous surprendre, mais le poids de notre corps n’est pas sous notre contrôle. Cette idée déplait, mais elle est vraie. Nous n’y pouvons en fait rien : si nous voulons trop infléchir le poids de notre corps, il nous « punit ». En fait, il ne nous punit pas : en physiologie, on apprend que le corps a des « valeurs de consigne » dont il ne s’éloigne pas. En fait aucune fonction vitale ne nous appartient vraiment (pas plus que la vie !). Il ne nous appartient pas de décider de respirer seulement 3 fois par minute, ni d’uriner une fois par jour ou au contraire 25 fois par jour. Les battements de notre cœur ne nous appartiennent pas, ni plus que notre poids. Tout est piloté par le système interne. Une variation autour de la valeur de consigne est possible, mais pas plus.

Toute l’expérience accumulée en 40 ans prouve que les gens ne font pas le poids qu’ils souhaitent. Cette erreur est confortée par un tas de professionnels incompétents ou malhonnêtes. Une preuve : grâce à toutes les études sur l’anorexie ou l’obésité, on est obligé de constater qu’il ne suffit pas de décider de peser tel poids pour y réussir. Et encore, la malade souffrant d’anorexie est chanceuse : à terme, elle re-pèsera un poids normal ; un obèse quasiment jamais ! Je sens que vous allez me dire qu’on peut parfaitement se retenir de respirer ou d’uriner. Certes, mais pour combien de temps ? Et à quel prix. Que se passe-t-il ensuite ? Ce qui survient, brutalement, c’est une crise respiratoire ou urinaire (on ne peut plus se retenir !).

Il est des choses que je peux faire est de toute évidence la pensée qui doit piloter notre vie d’adulte. Ceci sous-entend que je ne suis pas responsable (ni donc coupable) de ce que je ne peux pas faire. Un exemple : ma mère prononce à mon égard une phrase blessante. Aussitôt, je pense « je la tuerais ». Eh bien, il n’est pas dans notre pouvoir de ne pas penser ceci. En revanche, il est dans notre pouvoir de ne pas le faire. Mais je dois prendre en compte mes émotions, parce qu’être adulte, c’est s’apercevoir que si on néglige certaines émotions, elles vous retombent dessus.

Être adulte, ce n’est pas forcément dire à sa mère, dans cette émotion négative qui vous envahit « je ne t'aime pas, tu ne m’a jamais aimé ». Mais c’et sûrement de trouver quelqu’un ou quelque chose qui puisse nous permettre activement de trouver « un échappatoire », « une solution à cette émotion négative », « une expression ». En parler avec quelqu’un peut être une solution. Se défouler au tennis peut en être une autre. Il faut aussi lire à l’intérieur de soi les conséquences dune réaction vive. Car dire à quelqu’un qu’il est un sale con peut soulager certains, mais pas d’autres. Les gentils, en général, ne le sont pas : ils culpabilisent !

Une chose est sûre : il n’y a pas une période adulte, mais plusieurs : une femme de 25 ans n’est pas adulte de la même façon qu’une femme de 75 ans ! Le parcours d’un adulte n’est aucunement linéaire. Il y a plusieurs étapes dans la vie et être adulte est aussi de les accepter l’une après l’autre. Accepter de vieillir par exemple est être adulte, car ne pas vieillir n’est pas en notre pouvoir (n’en déplaise à certains). Le jeune adulte, l'adulte mûr et l'adulte plus accompli (âgé) doivent, au gré des expériences réalisées, passer d'une phase à l'autre, sans pour autant pouvoir les délimiter. Il faut qu’il intègre les codes et les valeurs propres à son âge, chose indispensable à la préservation de son autonomie.

Peut-être faut-il être « égo-altruiste » au fond. Il me semble qu’il faudrait travailler à trouver son plaisir à faire du bien à ceux que l’on aime. Trouver son bonheur dans la lumière du regard de l’autre me semble plus percutant qu’avoir son plaisir seul dans son coin. Au demeurant, le plaisir des premières crises de boulimie disparait vite, car elles ne remplissent rien que l’estomac. Elles n’ont pas d’autres fonctions, elles ne font de bien à personne d’autres qu’à un tout petit bout de soi ! Ce processus de maturité implique l'adaptation à de nouveaux rôles, la résolution d’indécision, la modification d'attitudes trop exclusives, l'acquisition de nouvelles compétences, l'acceptation de l'incertitude de l'avenir.

L’autre, enfant ou adulte, est au centre de nos pensées et actes d’adulte. Nous ne pouvons pas en faire l’économie. L’autre est en notre champ, il est incontournable. Il faut donc faire avec. Et autant faire avec du sens ce partage émotionnel. Il convient donc probablement de faire « avec » les personnes que l’on s’est choisies. Une émotion se partage.

En conclusion, être adulte est un devenir que l’on se donne, avec les gens que l’on aime, en fonction de codes extérieurs à nous-mêmes, mais dans des codes propres à nos émotions. Il ne faut pas tricher avec ses émotions, ni plus qu’avec celles des autres. Guérir, c’est devenir adulte. L’adulte que l’on se choisit pendant le parcours de guérison. Celui qui vous va comme un gant si possible.

Publié en 2011