Accueil > Professionnels de Santé > Anorexie Boulimie Compulsions > Définitions, physiopathologie, épidémiologie et maladies associées > Quel sens donner à l'objectif pondéral dans les troubles du comportement alimentaire
Pr Daniel RIGAUD, CHU Le Bocage, Dijon
Les troubles du comportement alimentaire impliquent une approche multidisciplinaire. Dans cette approche, la prise en charge nutritionnelle (et diététique) est primordiale.
Qu’il s’agisse d’anorexie mentale, de boulimie, de compulsions alimentaires chez un patient en surpoids ou obèse, il est essentiel de définir rapidement un objectif pondéral.
Il y a deux raisons à ceci :
1. Les malades en ont un et il n’est pas forcément raisonnable
2. Le médecin a un souhait (celui que le poids du malade rejoigne la « norme »), et il n’est pas forcément réaliste.
| Définition |
| 1- Une altération de l’état nutritionnel : l’amaigrissement > 15 % . 2- Un trouble du comportement alimentaire : suppression des repas, évictions alimentaires (graisses, sucre), ritualisations, amassement. 3- Une peur de s’alimenter : il s’agit beaucoup plus souvent d’angoisse, de peur, de refus face aux repas que d’anorexie. 4- Une peur de devenir obèse, quel que soit l’état de dénutrition atteint. C’est la peur de grossir qui détermine le comportement alimentaire. 5- L’absence de toute pathologie organique ou psychiatrique. |
L’Anorexie Mentale résulte d’une puissante contrainte : celle de vouloir tout maîtriser (3,4). Il en découle une nécessité impérieuse de restreindre toujours plus son alimentation. Fait majeur, la peur de manger et de devenir obèse augmente avec la perte de poids.
De plus, avec la dénutrition s’installent trois types de dysfonctionnement qui aggravent la réduction des ingesta :
1. L’anorexie vraie, c’est à dire la perte d’intérêt ou d’éveil la prise alimentaire ;
2. La perte du goût, par carence en protéines, en acides gras essentiel et en zinc ;
3. Les troubles digestifs, par diminution de la force musculaire des fibres musculaires lisses : reflux gastro-oesophagien, ralentissement de la vidange gastrique comme du transit colique et anisme. Tout ceci génère reflux acides et alimentaires, brûlures rétrosternales, pesanteurs ou douleurs épigastriques, dyspepsie, dilatation, douleurs abdominales et constipation (1).
Il y a 2 types d’anorexie : les formes restrictives pures, les formes avec vomissements et / ou épisodes boulimiques vrais. Ceci conditionne le pronostic :
C’est la restriction alimentaire qui est responsable de la perte de poids. Mais c’est la peur d’être grosse qui la conditionne.
La perte de poids porte sur la masse maigre (muscles et viscères) tout autant que sur la masse grasse (tissu adipeux sous-cutané et profond).
La réduction des apports énergétiques touche principalement les lipides et les glucides simples (saccharose notamment) : en moyenne, à un stade où leur état motive une hospitalisation, leurs apports sont les suivants :
| La réduction porte sur les 3 nutriments |
| Protides : 30 à 35 g/j Lipides : 25 à 30 g/j Glucides : 150 à 180 g/j Energie : 850 à 950 kcal/j (3500 à 4000 kjoules/j) |
La réduction des apports est assez caractéristique : ce qui est visé est une alimentation « Santé » :
Beaucoup de médecins pensent que, dans l’anorexie mentale, la perte de poids est faite de masse grasse uniquement. C’est une idée fausse : la perte de poids porte aussi sur la masse maigre : en moyenne, à un stade où une hospitalisation est requise, la composition corporelle est la suivante (pour 1,65 m) :
| La perte de poids touche la masse musculaire |
| Poids corporel : 35 kg (vs 50 kg) Masse maigre : 30 à 32 kg (vs 40 kg) Masse musculaire : 6 à 10 kg (vs 15 à20 kg) Masse grasse : 3 à 5 kg (vs 10 kg) Masse minérale osseuse : réduite de 10 à 15 % |
Schématiquement, sur 5 kg perdus, il y a 2,5 kg de masse maigre (2,3 kg de muscles) et 2,5 kg de masse grasse. Une perte de poids de 30 % s’accompagne d’une perte de masse musculaire d’environ 30 %.
En dessous d’un indice de masse corporelle de 15 kg/(m)2, on observe une rétention hydro-sodée : tendance à des oedèmes discrets des membres inférieurs ou des lombes. Ceci doit conduire à la mise sous régime pauvre en sodium lors de la renutrition.
| Les secteurs hydriques dans l’anorexie mentale |
| 1. L’eau corporelle occupe une place trop importante 2. Le secteur extra-cellulaire augmente, au profit de l’eau interstitielle 3. Le volume plasmatique se rétracte 4. Les masses musculaires diminuent et s’hyperhydratent |
Dans cette maladie, de nombreux faits contribuent à ce que la dénutrition paraisse moins grave qu’elle ne l’est.
Dans l’anorexie mentale, la dénutrition est responsable de l’altération de nombre de fonctions musculaires, qui ne récupéreront qu’avec la reprise pondérale. Ce déficit musculaire porte sur les muscles striés comme sur les muscles lisses (digestifs notamment). Il en résulte :
Le poids corporel est normal. Pourtant, la composition corporelle ne l’est pas.
De plus, la malade fait des crises de boulimie parce qu’elle se sent trop grosse et qu’elle veut absolument maigrir. La malade atteinte de boulimie se sent comme une « anorexique qui a échoué ». C’est parce qu’elle veut par dessus tout maigrir qu’elle commence un jeûne plus ou moins sévère. Mais elle ne peut pas le tenir et explose dans une crise de boulimie ou se soulage dans un vomissement.
Il est donc important de lui affirmer qu’elle se trompe et qu’elle ampute son capital santé en voulant maigrir. Il est essentiel de lui indiquer qu’il y a une fourchette de poids normal (entre 18,5 et 25 kg/(m)2 d’IMC).
Il faut lui montrer qu’il faut manger aux repas en fonction des besoins énergétiques pour ce poids normal, faute de quoi les crises vont se renforcer !
Les troubles du comportement alimentaire représentent l’aboutissement d’un « besoin » fort de peser un poids normal ou même inférieur à la normale.
C’est ce besoin, ce désir sans compromis, pré-existant au trouble du comportement alimentaire, qui le conditionne en partie.
En effet, la restriction alimentaire provoque une série d’adaptations métaboliques et psycho-sensorielles qui nuisent au projet de stabilisation pondérale. La restriction alimentaire est en outre responsable de l’aggravation du manque de confiance en soi qui était déjà responsable du trouble du comportement alimentaire. Un véritable cercle vicieux s’installe, que seul peut rompre un « lâcher prise » sur le poids corporel.
Il faut que le malade prenne conscience :
1- Que son mal être dépasse largement le poids
2- Qu’il est entretenu par le besoin de peser un poids « hors limite »
3- Que le travail sur le comportement alimentaire est plus important que celui sur le poids, et plus essentiel à long terme
4- Qu’il faut prendre du poids dans sa tête pour en prendre (anorexie) ou en perdre (boulimie, compulsions alimentaires) efficacement sur la balance !
1.4. Bibliographie
1- RIGAUD D. Anorexie Mentale. EMC (Paris). Thérapeutique 1994.
2- JEAMMET PH, BRECHON G, PAYAN CH, GORGE A, FERMANIAN J. Le devenir de l’anorexie mentale : une étude prospective de 129 patients évalués au moins 4 ans après leur première admission. Psychiatrie Enfant 1991 ; 34 : 381-442.
3- “Les conduites alimentaires”. Ed. Samuel-Lajeunesse B, Foulon Ch. Ed. Masson (Paris) 1994.
4- MURCIANO D, RIGAUD D, PINGLETON S, ARMENGAUD MH, MELCHIOR JC, AUBIER M. Diaphragmatic function in severely malnourished patients with anorexia nervosa. Am J Respir Crit Care Med 1994 ; 150 : 1569-74.
5- RIGAUD D, BEDIG G, MERROUCHE M, VULPILLAT M, BONFILS S, APFELBAUM M.
Delayed gastric emptying in anorexia nervosa is improved by the completion of a renutrition program. Dig Dis Sci 1988 ; 33 : 919-925.
Publié en 2005