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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie Boulimie Compulsions
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Malnutrition protéique et anorexie mentale


1. Introduction

Dans l’anorexie mentale, la peur de grossir (ou de regrossir) conduit la malade (dans 95 % des cas ce sont des jeunes filles ou des femmes) à une restriction calorique et des évictions alimentaires parfois impressionnantes (rejet de tout ce qui est sucré ou gras). Au fil des semaines ou des mois, la malade diminue de plus en plus ce qu’elle mange aux repas. Par peur de grossir, elle réduit puis supprime souvent la viande, le fromage, le pain et les féculents notamment. Ceci part du besoin de ne pas consommer des aliments qui font grossir. L’idée est qu’en supprimant ces aliments, elle « enlève des calories ».

On reconnaît maintenant deux types d’anorexie mentale :

1- la forme restrictive, où la malade ne perd du poids que grâce à la restriction calorique associée, très souvent (deux tiers des cas), à un excès d’activité physique (hyperactivité physique et mentale) ;

2- la forme dite « boulimique » où la restriction alimentaire ne suffit pas : à un moment, la malade découvre le vomissement ou fait une compulsion alimentaire ; dès lors, elle va enchaîner crises sur crises ou aller de périodes plus ou moins longues de restriction alimentaire (quelques jours à quelques semaines) à des périodes de crises boulimiques (ingestion massive et incontrôlée d’aliments avec sentiment de honte et vomissements en fin de crise).

En fait, la diminution des matières grasses (lipides) diffère selon qu’il s’agit d’une forme restrictive pure (AMR) ou d’une forme avec boulimie et/ou vomissements (AMB). Il faut ici rappeler que les lipides de l’alimentation se rangent en 3 catégories pratiques : ceux qu’on ajoute (beurre, huile, margarine…), ceux qui font partie de l’aliment mais qu’on voit (gras du jambon, de l’entrecôte) et ceux qui sont inclus au sein de l’aliment et sont invisibles.

Afin de mieux connaître les apports alimentaires des malades souffrant d’anorexie mentale, nous avons effectué une enquête sur ce que mangeaient 153 malades hospitalisés dans le service de Nutrition pour traitement de leur anorexie.

2. Enquête

Une diététicienne les a interrogés longuement sur l’alimentation habituelle (questionnaire dit de « fréquence hebdomadaire ») : ce qui était pris habituellement aux repas et ce qui était consommé à l’occasion des crises. La figure 1 montre les résultats en ce qui concerne les apports en lipides (matières grasses). On y voit 2 résultats notables : c’est avant tout les matières grasses ajoutées et visibles qui sont réduites (ou supprimées) ; en cas de forme boulimique, la réduction est moindre et ce tant au moment des crises bien sûr, moment où la malade « consomme » des aliments « qui font grossir » souvent sucré-gras), mais aussi pendant les repas.

Mais dans son besoin de plus en plus féroce de ne pas manger et de perdre du poids, la malade va réduire de plus en plus son alimentation. Et obligatoirement, ceci aboutit à une réduction importante des apports en protéines. C’est ce dont témoigne la figure 2.

Figure 1 : Apports lipidiques (matières grasses) dans l’anorexie mentale et l’anorexie-boulimie : on voit que la restriction lipidique dépend du type de l’anorexie mentale

anorexie_lipide.png

Figure 2 : Les apports lipidiques ne sont pas les seuls à être réduits. On voit (figure 2) que diminue aussi la consommation de protéines, parce que diminue la consommation de viandes, de laitages et d’autres produits riches en protéines (féculent et pain notamment).

anorexie_proteine.png

Bien sûr, ces restrictions alimentaires qui portent avant tout sur les matières grasses (induisent une réduction de plus de 50 % d’entre elles) entraînent une perte de masse grasse dans l’organisme importante. Il faut rappeler ici que le corps contient environ 15 % (hommes) à 25 % (femmes) de masse grasse, contenue avant tout dans le tissu adipeux. Le reste est de la masse dite maigre, composée de muscles et de viscères, mais aussi de liquides.

Chez ces 153 malades, la perte de poids était impressionnante (Figure 3) : ils pesaient (2 hommes et 151 jeunes filles ou femmes) 34 kg pour 1,64 m. Mais, à nouveau, la perte de poids et de masse grasse n’était pas la même, selon qu’il s’agissait d’une forme restrictive d’anorexie ou d’une forme boulimique.

Figure 3 : Perte de poids et perte de masse grasse en cas d’anorexie mentale, selon qu’il s’agit d’une forme restrictive ou non

Anorexie_poids.1.jpg

La perte de masse grasse représente un peu plus de la moitié de la perte de poids, ce qui revient à dire que la perte de viscères et de muscles représente, elle, un peu moins de la moitié du poids perdu… ce qui est énorme ! En bleu, on voit la perte de poids totale (14 kg en cas de forme restrictive et 10,5 kg en cas de forme boulimique). Et la masse musculaire ?

Figure 4 : Dans cette perte de poids, la perte de masse musculaire est loin d’être négligeable, expliquant les problèmes digestifs (acidité, reflux gastriques, constipation), les problèmes cardiaques et la fatigabilité

anorexie_masse_musculaire.png

La perte de masse musculaire est importante : elle représente, en pourcentage (%), l’équivalent en pourcentage de la perte de poids : si la malade a perdu 20 % de son poids corporel, elle a perdu en même temps 20 % de sa masse musculaire. Seule la malade ne la voit pas, cette perte de muscles pourtant si visible, tant elle est soucieuse de perdre toujours plus.

Si la masse musculaire est diminuée, on observe également une altération des fonctions de contraction et de relaxation des masses musculaires. Cette altération touche les masses musculaires striées (muscles du squelette), les masses vitales (muscle cardiaque et muscles respiratoires) ainsi que les muscles lisses : muscles du tube digestif qui permettent l’évacuation gastrique, la normalité du transit intestinal (d’où la constipation)

Figure 5 : Perte des fonctions musculaires chez 86 malades souffrant d’anorexie mentale et dénutries, puis après 45 jours de renutrition

anorexie_fonctions_musculaires.png

Un bilan sanguin normal ne doit pas rassurer : Un des pièges de l’anorexie mentale est que très longtemps le bilan biologique standard est normal : numération formule sanguine, albumine, pré-albumine, protides totaux, calcémie, phosphorémie, magnésémie, magnésium globulaire, créatininémie. L’équilibre sanguin est longtemps respecté.
Seule la kaliémie peut être basse, mais rarement très basse (< 2 mmol/L) même dans les formes avec vomissements importants.
Une anomalie du bilan biologique est en soi un critère de mauvais pronostic ou de maladie inflammatoire associée.


Tableau 1 : Le bilan biologique est longtemps normal

 
Anorexie mentale
(487 malades)
Crohn
(78 malades)
 
IMC < 12
12<IMC<15
IMC > 15
IMC
Albumine (N > 40 g/L)

37,3
± 2,6

41,9
± 1,7

43,7
± 1,2

28,6
± 3,1

Pré-albumine (N>22g/L)
(transthyrétine)

0,14
± 0,04

0,19
± 0,03

0,24
± 0,02

0,12
± 0,06

Transferrine (N> 1,7 g/L)

1,74

2,82

2,93

3,16

Hémoglobine (N>11 g%)

9,1
± 1,6

11,8
± 2,1

12,5
± 2,3

8,2
± 2,6

Protides totaux (N> 65 g/L)

62
± 4,8

73
± 2,2

75
± 2,9

58
± 5,6

Calcémie (N> 2mmol/L)

2,18

2,24

2,35

2,14

Magnésémie (N>0,65mmol/L)

0,64

0,71

0,83

0,59

Un IMC de 12 représente 32,600 kg pour 1,65 m ; un IMC 15 : 41 kg. Crohn : maladie de Crohn en poussée inflammatoire.
Mais un autre piège est sûrement que la rétention hydro-sodée, qui apparaît pour un IMC inférieur à 15 kg/(m)2 conduit à sous-estimer la dénutrition (surestimer le poids « sec »).

Tableau 2 : Rétention hydro-sodée en cas d’anorexie mentale (158 malades)

118 malades

IMC < 15 kg/(m)2

IMC > 15 kg/(m)2

Anorexie-Boulimie

Age (ans)

21,4 + 3,9

22,1 + 4,2

25,5 + 5,3

Poids (kg)

34,2 + 4,8

44,4 + 2,1

40,2 + 3,7

IMC (kg/(m)2)

12,6 + 1,6

16,8 + 1,4

14,6 + 3,4

Eau totale (kg)

26,6 + 2,4

29,7 + 1,9

27,1 + 2,3

    Extra-cellulaire

14,4 + 2,3

13,3 + 2,1

14,6 + 2,2

    Intra-cellulaire 

12,3 + 2,0

16,5 + 2,5

12,5 + 2,5

Masse maigre (kg)

32,9 + 2,6

40,2 + 4,3

35,5 + 3,0

Masse grasse (kg)

1,3 + 1,5

4,2 + 3,8

4,7 + 3,5

Masse cell. active

18,6 + 3,1

26,8 + 2,5

20,9 + 2,8

Normalement, l’eau intra-cellulaire a un volume supérieur à l’eau extra-cellulaire. Si l’eau extra-cellulaire est supérieure à l’eau intra-cellulaire, c’est qu’il y a rétention hydro-sodée.

Dans l’anorexie mentale, il y a donc à la fois une perte de masse grasse (tissu adipeux) et une perte de masse maigre (viscères et muscles). Les malades et les médecins sont beaucoup plus sensibles à la perte de masse musculaire qu’à la perte de masse grasse qui leur semble triviale. Il n’en est rien : le tissu adipeux est un isolant thermique et électrique irremplaçable. Il nous protége des températures extérieures (c’est pour ceci que les malades anorexiques ont froid) et isole le flux électrique des neurones (cellules nerveuses) de la fuite de « l’influx nerveux » hors des cellules nerveuses (d’où le manque de concentration, l’anxiété et la fatigue de ces malades au bout d’un certain temps).
Enfin, la grande maigreur de ces malades fait qu’il n’est ni nécessaire ni souhaitable de leur apporter beaucoup de protéines. En, effet, le corps s’avère incapable d’utiliser plus de 2g par kilo de poids et par jour de protéines. Or très vite ces chiffres sont atteints dans l’anorexie mentale, en cas de dénutrition, surtout si celle-ci est importante.
 

Figure 6 : pas trop d’apport de protéines

anorexie_apport_proteine.png

3. Conclusion

La perte des masses corporelles dans l’anorexie mentale touche à la fois la masse grasse et la masse maigre. La masse et les fonctions musculaires sont touchées, parfois sévèrement. Il est important d’assurer le retour à un état normal, en apportant à la fois des matières grasses et des protéines. Et bien sûr tous les autres micronutriments indispensables (vitamines, minéraux).

Publié en 2007