Association Autrement / Côte d'Or / Dijon / Troubles du comportement alimentaire, anorexie mentale, boulimie

bas de page

Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie mentale et boulimie
Définition, symptômes et maladies associées Causes et mécanismes
Anorexie mentale et boulimie : caractéristiques mentales De l'anorexie à la boulimie Anorexie mentale, boulimie et prise de poids : la panique ! Anorexie mentale et boulimie : la peur au ventre Anorexie mentale et boulimie : une quête d'identité Anorexie mentale, boulimie et le conflit Anorexie mentale, boulimie et confiance en soi Anorexie mentale, boulimie et estime de soi Anorexie mentale et boulimie : nos émotions Anorexie mentale, boulimie et la fratrie Anorexie, boulimie et obésité : le rôle et la place des parents Comment expliquer la perte de poids Culpabilité dans l'anorexie mentale et la boulimie Culpabilité : cause ou conséquence dans les TCA ? Boulimie : mécanisme Conduites de dépendance et troubles du comportement alimentaire Echec et image de soi dans l'anorexie mentale Anorexie mentale, boulimie et image de soi Insécurité et troubles du comportement alimentaire Féminité et trouble du comportement alimentaire Le déni dans l'anorexie mentale Leptine et anorexie mentale Manger ne fait pas grossir Mécanismes des troubles alimentaires Trouble du comportement alimentaire : un mal tourné contre soi
Descriptions et complications Etudes scientifiques Traitement Autour des TCA
Obésité et compulsions alimentaires Diététique & Nutrition

Anorexie mentale, boulimie et image de soi


Pr Daniel RIGAUD, Président d'Autrement

1. Qu'est-ce que l'image de soi ?

Pour qu’il y ait une image de soi, il faut qu’il y ait un objet appelé « MOI ».
 
Par exemple, l’image d’une antilope implique à la fois qu’il y ait une antilope et quelqu’un qui ait regardé cette antilope et capturé sa forme (qui l’ait photographiée).
 
Pour qu’il y ait donc pour moi une image de « moi », il faut donc un objet, ici une personne (MOI), et une capture de l’objet par cette personne qui le regarde.

Concernant une photo d’antilope, il est possible de la garder chez soi, de la classer parmi « des objets d’animaux », de la classer parmi « mes objets personnels » ou bien encore de l’exposer (dans un cadre, dans la bibliothèque).
Mais, et c’est essentiel, l’image de l’antilope ou même un film sur elle de 60 min ne reflète en aucune façon la totalité de cette antilope, en tant que être. Il y a dans cette antilope-ci une âme, des pensées, des émotions qui n’ont pas été capturées par le film. Dans le meilleur des cas, le film a capturé quelques comportements, représentant seulement un petit nombre d’émotions.
 
Ce qui vient d’être dit éclaire l’image que nous avons de nous-mêmes d’une autre lumière.
 

Ainsi, « l’image de soi » se complète-t-elle encore : il faut un objet MOI, une personne qui le regarde (« moi »), une capture de cet objet, une mise en dépôt de cette capture dans les différentes mémoires du spectateur que nous sommes de nous-mêmes. Il faut cependant aussi qu’il y ait suffisamment d’images pour faire un film qui reflète un maximum de pensées et d’émotions que nous avons. Il faut enfin que toutes ces images (films) soient classées dans une rubrique appelée MOI . En d’autres termes ce MOI représente le MOI mais n’est pas le MOI-objet dont nous parlons depuis le début.

anorexie_antilope_1.gif

Reprenons l’antilope. Si nous avons été profondément marqués un jour par une antilope qui paradait dans une sublime danse amoureuse et joyeuse, toute image ou film d’une antilope qui ne contiendrait pas cette séquence serait fade à nos yeux. Ainsi en est-il de nous-mêmes.

 

2. Comment se construit l’image de soi ?

Trois adverbes sont essentiels à le comprendre : précocement, progressivement et durablement.

Précocement : peut-être déjà dans le ventre de sa mère, puisque l’on sait que le cerveau a déjà, à ce moment, atteint une certaine forme de complexité dans son développement. En tout cas, ça commence dès les premiers jours… L’enfant, déjà, prend contact avec son environnement et en extrait des informations qu’il va mettre dans ses mémoires.

Progressivement : au fil des jours, des semaines, des mois, au final pendant les trois à cinq premières années de vie, soit tout de même 2000 jours, le cerveau enregistre d’innombrables informations qu’il va être mené à classer en MOI et non-MOI.

Durablement : ces informations classées « secret défense » de l’organisme sont intangibles. Elles imprègnent durablement et intensément les circuits neuronaux inconscients. On ne les oubliera jamais vraiment, même si toute mémoire consciente en est absente. Qui d’entre nous se souvient vraiment de ses 5 premières années ! Pourtant elles déterminent ce que nous serons, même une fois adulte. Mais l’image de soi est aussi en constant renouvellement et peut être changée, même beaucoup, même à un âge avancé, même quand elle a été morcelée et même si elle était forte et lumineuse avant.
Un exemple : un homme hyperactif et brillant professionnellement peut voir, à son insu, la retraite casser l’image qu’il avait de lui-même. De même un homme heureux et bon père de famille qui tue un enfant qui courait après son ballon peut voir la culpabilité ternir fortement l’image de lui-même !

L’image de soi est en constant renouvellement. Et heureusement ! Durant sa longue vie, l’homme passe par de très nombreux stades : nourrisson, petit enfant, jeune ado … grand vieillard. Que diriez-vous d’un homme vieillissant dont l’image de lui-même serait celle d’un nourrisson de trois mois ? C’est essentiel : l’image de soi change chaque jour et nous devons la voir changer régulièrement, accompagner ce changement année après année.

Mais, nous l’avons vu, l’image de soi n’est qu’une image. Une image que nous devons présenter à nous même et aux autres. En effet, si ce n’est pas nous qui le faisons, ce sera fait de toute façon.

Tout au début, pendant les 5 voire les 8 premières années de notre vie, l’image de soi est essentiellement sensitive, c’est à dire sensorielle et émotionnelle. Nous ne pensons pas avec des mots et une pensée intelligente, comme le fait l’adulte que nous serons.

Depuis 300 millions d’années, les espèces animales ont construit une image de soi quasi exclusivement portée par le cerveau sensitif. Nous appellerons cerveau sensitif toutes les zones impliquées dans les fonctions sensorielles et émotionnelles. Le requin et le crocodile ont un cerveau bourré de zones sensitives. Il est vraisemblable que c’est à partir de ces informations sensitives que le cerveau a construit une « image de soi » chez le requin et le crocodile. Cette image de soi n’est à l’évidence pas le propre de l’homme (nous savons que les animaux en ont une). Ce qui pourrait caractériser l’homme, c’est que, lui, il sait qu’il a une image de lui-même (il sait aussi qu’il le sait).

Pour avoir une image de soi, un animal ou un enfant doivent pouvoir délimiter une ligne de partage entre le MOI et le non-MOI. C’est ce que fait le nourrisson en mettant son pouce à la bouche : « si a chaque fois que je le veux, je peux mettre ce pouce-ci à cette bouche-ci, c’est qu’ils appartiennent tout deux à une entité supérieure qui est MOI. Si je ne peux pas mettre ce pouce-là (celui de Papa) dans cette bouche-là (celle de Maman) à chaque fois que je le veux, c’est que ni ce pouce ni cette bouche ne sont MOI.

C’est bien à cette logique que répondent ces comportement bizarres du nourrisson : mettre son doigt dans tous ses trous, prendre son pied (!), tirer la langue. Reconnaître ce qui est MOI procure une satisfaction (prendre son pied, mettre son pouce dans la bouche).

La « personne » en nous qui va savoir un jour qu’elle a une image-de-soi n’apparait que vers l’âge de 6-8 ans, c’est-à-dire 2000 jours au moins après que soit née l’image-de-soi. Il y a donc un énorme décalage dans l’espèce humaine entre l’image de soi… et l’idée qu’on s’en fait.

anorexie_cerveau.png Pour construire l’image de soi il faut un cerveau sensitif et une frontière (un rempart) entre MOI et l’extérieur. Ainsi la peau et les muqueuses délimitent-elles ce qui est MOI (à l’intérieur de ça) et ce qui est non-MOI (à l’extérieur). C’est pourquoi la peau et les muqueuses sont bourrées de neurones qui vont ensuite au cerveau donner la forme de tout ça (notre image corporelle). Notre image corporelle est donc une construction corporelle. Notre poids sur une balance n’est pas une image corporelle. Ce que pensent les autres de mes oreilles décollées non plus !

Se caresser, se brosser les cheveux, se doucher, manger, se gratter, servent indiscutablement à l’image de soi car ça nous permet de réactiver la « réalité actuelle de nos frontières » (ce que je suis ici et maintenant).

Quand nous sommes en danger, ceci génère une peur (anxiété) qui amène le cerveau à se poser la question : « mes frontières sont-elles bien gardées, mes remparts sont-ils bien solides ? ». C’est pourquoi les personnes stressées ont tendance à se gratter plus, à avoir plus mal à l’estomac, à manquer d’air plus que les autres.

3. L’image de moi est-elle menacée ?

L’image de soi, même sans conscience d’avoir un MOI, implique de la part de l’animal un souci instinctif (inconscient) de préservation et de perpétuation. Ça doit être protégé et ça doit durer.
Donc, tout ce qui pénètre par voie non autorisée est potentiellement dangereux, alors que tout ce qui pénètre par voie autorisée est valorisée parce qu’incorporé au MOI. C’est probablement pourquoi le nourrisson met si souvent n’importe quoi à la bouche. Il redéfinit ainsi ce qui est le non-MOI, prend des informations sensitives (quel goût ça a, quelle forme ça a, qu’est ce que ça me fait émotionnellement).

Une malade qui souffre de troubles alimentaires et qui s’est coupée du cerveau sensitif perd donc ainsi une partie de l’image-de-soi. « Qu’est ce que je sens » et « qu’est ce que ça me fait » sont deux aspects cruciaux dans l’élaboration ou la destruction de l’image de soi. Si je sens moins, si je ressens moins, mon image de moi-même régresse. Si je pèse moins, mes frontières se racornissent et donc je suis un « moi rétréci ». Il nous devient alors difficile de grandir l’image de soi.

Plus on incorpore et plus l’image de soi grandit, en théorie. Plus on est un animal ample (éléphant, baleine) et plus l’image de soi est rassurante (sécure). (« qui donc osera m’attaquer ? »).

Les malades qui souffrent de troubles alimentaires disent très souvent qu’elles ont une mauvaise image d’elles-mêmes. Peuvent-elles en avoir une bonne, alors que leur corps rétrécit (anorexie mentale), que leur cerveau sensitif est mal (trop) sollicité (boulimie), et qu’elles incorporent de moins en moins d’aliments. C’est peut-être pour faire exister à nouveau le MOI que les malades boulimiques incorporent si violemment ce qu’elles se refusent par ailleurs ?

Le cerveau sensitif a besoin, pour délimiter le MOI de pianoter la gamme de toutes les émotions, celles qui sont jugées recevables (la joie, l’amour) et les autres (plaisir, colère, peur, angoisse). Comme vous l’avez remarqué, il y a plus d’émotions négatives que positives. Même le plaisir qui pourrait être une émotion « positive » est souvent dans l’espèce humaine ambivalente : ça ne se fait pas de manifester bruyamment son plaisir !

Une des explications en est peut-être que le plaisir violent entraîne, après la forte excitation, un puissant relâchement (une belle musique vous endort, on s’assoupit après l’amour …), relâchement qui s’accompagne d’une forte diminution de la perception de MOI. Si donc vous doutez que « MOI » existe, vous chercherez à éviter le fort plaisir qui le fait disparaître (anorexie mentale). Si votre cerveau sensitif est « mal connecté », il vous faut des sensations et émotions fortes pour faire exister le MOI (boulimie compulsions).

La malade anorexique qui rétrécit (maigrit) a besoin du froid sur sa peau et dans tout son corps pour sentir exister ce MOI-rétréci. Peut-être est-ce pourquoi certaines de ces malades recherchent le froid ? Il en est de même de l’hyperactivité physique. Quand on doute de l’existence du MOI, on cherche, à travers la mobilisation musculaire et les sensations qui y sont associées, à le faire exister.

Peut-être l’anxiété est-elle, au fond, en partie liée au besoin des sensations qu’elle provoque par les personnes en perte de MOI ?

Pour terminer il y a enfin cette idée de « bonne image ». A ce stade, je me pose une question philosophique : pourquoi faudrait-il avoir une bonne image de soi ? Sommes-nous sur cette terre vraiment pour avoir une « bonne image de nous-mêmes » ? N’avons-nous pas mieux à faire ? Peut-être faut-il mieux aider les autres, servir les autres, écouter les autres, apporter aux autres et s’enrichir ensuite de la satisfaction émotionnelle que ceci procure ? Ce que les autres pensent nous donne une image de nous-mêmes (juste une image, mais tout de même !). Ce renfermer sur soi, en parfait égoïste n’est au fond pas possible aux personnes qui souffrent de TCA, trop soucieuses qu’elles sont de ce que pensent les autres d’elles-mêmes !

Pour mémoire, beaucoup d’émotions chez les animaux sociaux se sont échangées autour de la chasse, de la cueillette, et chez les humains de la préparation des aliments et des repas. Et toutes ces émotions ont structuré les MOIs : le MOI-individu, le MOI-famille, le MOI-groupe social (je fais partie des femmes du « clan de l’ours »)… Donc, pendant que la malade qui souffre de TCA ne mange pas avec les autres, elle perd ces MOIs-là.

On voit, de tout ce qui précède, que le MOI se construit sous le regard de l’autre, dans les émotions que l’autre partage avec nous. Donc, si nous nous coupons de l’autre, nous nous coupons d’une partie de « MOI ». Face au regard de l’être aimé, nous disons « tu es le miroir de mon âme ».

Pourtant, l’autre fait souvent peur aux malades souffrant de TCA. Peut-être est-ce parce qu’il y voit une menace de l’intégrité du MOI ? Il faut donc chercher à moins avoir peur et, au contraire, à plus partager d’émotions avec l’autre, pour mieux exister.

Que conclure ? L’image de soi n’est jamais perdue, elle est à retrouver. Moins on mange, plus on rétrécit et plus l’image de soi racornit. Moi on mange et plus on se coupe des autres. L’image de soi s’en va avec les autres, loin de nous. Plus on se coupe des autres et plus on coupe dans l’image de soi.

L’image de soi est une image. A nous de produire une belle image, une de celles qui peut nous représenter (ce n’est pas nous, mais c’est produit par nous). Un sourire, un contact chaleureux de la main, une bise sur la joue ou la bouche, un câlin construisent bien plus sûrement une image de soi que la perte de 3 kg sur la balance.

Une dernière chose : peu importe à la gazelle qu’on ait capturé la « bonne » image d’elle ! Peu en faut à la rose que le film qu’on fait d’elle donne une image de toute sa beauté. Elles s’en foutent et ont bien raison.

Publié en 2012