Association Autrement / Côte d'Or / Dijon / Troubles du comportement alimentaire, anorexie mentale, boulimie

Espace e-Learning / TCare
bas de page

Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie Boulimie Compulsions
Définitions, physiopathologie, épidémiologie et maladies associées Cas clinique et complications
Anorexie mentale et troubles digestifs Anorexie mentale et TCA : des déficits bien au-delà du tissu adipeux Cas clinique : anorexie mentale Dénutrition de l'adulte jeune : une complication de l'anorexie mentale Imagerie cérébrale et TCA Malnutrition protéique et anorexie mentale Ostéoporose Retentissement social des TCA Risques somatiques de l'anorexie mentale TCA et troubles du cycle menstruel
Traitement Autre TCA Les études scientifiques
Obésité Nutrition Alimentation

Retentissement social des TCA


Pr Daniel RIGAUD, Nutrition (Dijon)

Il y a dans les troubles du comportement alimentaire (TCA) un triple retentissement :

  1. Somatique : la dénutrition (anorexie mentale), les vomissements (boulimie), le surpoids ou l’obésité (compulsions alimentaires sévères) altèrent, à plus ou moins long terme, le pronostic. Ils augmentent en effet la morbi-mortalité.

  2. Psychologique : le manque de confiance, la mésestime de soi, l’anxiété et l’état dépressif secondaire au TCA retentissent sur l’état mental.

  3. Et social : le TCA perturbe notablement la vie socioprofessionnelle.

La vie socioprofessionnelle, de l’avis de tous les spécialistes des TCA est altérée, voire même gravement altérée (1-6). Il y a en fait assez peu de données dans la littérature à ce sujet. C’est pourquoi nous avons voulu adresser à des malades souffrant de TCA un questionnaire de qualité de vie. Ce questionnaire avait été validé par une étude de méthodologie rigoureuse : recueil de l’avis de 5 spécialistes, de 3 anciens malades bénévoles de l’Association AUTREMENT ; construction d’un premier questionnaire, amendements et reformulation, finalisation, analyse du temps de réponse et de la reproductibilité des doublons, reproductibilité dans les temps (à deux jours d’intervalle). La validation de ce questionnaire, appelé QUAVIAM (qualité de vie dans l’anorexie mentale) est en cours de publication.

Dans le QUAVIAM, il y a 65 questions, dont 21 questions sur la qualité de vie socioprofessionnelle. Certaines étaient posées en double, pour vérifier la reproductibilité. Les moyennes des scores de ces questions sont données dans le tableau 1. Un score plus élevé signale une altération de la qualité de vie socioprofessionnelle.

1. Anorexie mentale

On voit que les aspects de la vie socioprofessionnelle sont très altérés par le TCA. Ici, il ne s’agissait que de malades souffrant d’anorexie mentale.

Il est sûr que la boulimie et les compulsions alimentaires ont moins de retentissement socioprofessionnel. Mais l’étude reste à faire.

On sait que, dans l’ensemble, les TCA pénalisent les malades dans leur activité professionnelle : ils ont en moyenne un poste et une fonction inférieurs à celles que leur permettait d’espérer leurs études et qualification.

Tableau 1 : Qualité de vie socioprofessionnelle

Score maximal variable (plus score élevé, plus l’altération est marquée)

AM malades
(n=127)

AM presque guéries (n=114)

Femmes contrôles sans TCA (n=88)

Difficulté à faire les choses avec d’autres

5,9 + 2,6

2,7 + 1,2

1,8 + 1,6

Difficulté à sortir (cinéma, dancing…)

5,8 + 3,1

2,6 + 1,5

1,2 + 1,6

Renoncement à certaines activités sociales

6,1 + 2,9

1,5 + 1,2

1,2 + 1,6

Difficulté à aller vers les autres

6,0 + 2,9

2,3 + 1,8

0,5 + 0,9

Sentiment sur incapacités professionnelles

5,9 + 2,6

2,7 + 1,2

1,8 + 1,6

Difficulté à faire son travail

6,5 + 3,0

3,3 + 1,7

1,5 + 1,4

Réduction des performances au travail

5,8 + 3,3

3,4 + 2,4

2,5 + 1,7

Mésentente avec les autres (2 questions : travail ; amis)

4,9 + 3,6

1,8 + 1,4

0,8 + 1,0

Sentiment d’être jugé(e) par autrui

6,4 + 3,2

2,9 + 2,2

1,1 + 1,8

Méfiance à autrui

4,8 + 2,8

4,5 + 2,2

2,4 + 2,6

Angoisse du regard d’autrui

6,7 + 2,7

3,3 + 2,5

1,6 + 1,4

Peur de l’imprévu

6,4 + 3,1

2,7 + 1,5

1,4 + 1,5

Besoin de toujours se comparer à autrui

5,2 + 2,6

2,5 + 2,3

0,9 + 1,1

Incapacité de manger avec autrui

6,2 + 2,4

1,7 + 1,8

0,5 + 1,1

Les repas me coupent des autres

6,9 + 2,8

1,5 + 2,1

1,8 + 1,6

On voit bien, au travers du tableau 1 que les malades jugent altérées leurs capacités au travail et leur possibilité de travailler. Une partie de la réponse est liée à l’asthénie des malades.

La difficulté à faire les choses avec autrui est assez marquée : elle est le double de celle des malades presque guéries et des témoins de même sexe et de même âge, sans TCA. Cette difficulté concerne à la fois les activités professionnelles et celles de loisirs. C’est parfois à tel point que les malades renoncent à certaines activités (question 3, tableau 1).

La grande difficulté, pour les malades, c’est d’aller vers les autres. Le jugement que porte autrui sur elles et la peur (l’anxiété) que ceci génère est un des facteurs qui les poussent à rejeter l’autre. La méfiance à l’égard d’autrui, et pas seulement à table quand elles mangent, est la résultante de cette méfiance, de cette peur du jugement d’autrui.

Il ne s’agit pas en fait d’une mésentente fondamentale avec les autres, telle qu’on peut la voir dans certaines névroses ou psychoses, mais d’une peur d’être sous le jugement d’autrui. Le manque de confiance en est responsable, mais aussi le besoin de toujours se comparer à l’autre : est-il meilleur que moi. Ce perfectionnisme touche parfois à l’extrême dans l’anorexie mentale. Mais il est aussi le fait des malades qui souffrent de boulimie.

Un autre point mérite d’être souligné : la peur de l’imprévu. Cet aspect est assez caractéristique des malades souffrant de TCA : ces malades ont besoin d’être dans le contrôle, dans la maîtrise et il leur est de ce fait bien difficile de faire face à l’imprévu.

Pour finir, il y a bien sûr la grande difficulté à affronter le regard de l’autre quand elles mangent. Leur angoisse face à l’assiette leur est insupportable et il est difficile pour elles de voir qu’on peut la voir. Elles veulent en effet être parfaites et montrer leur anxiété est difficilement tolérable.

Cette étude n’est pas la seule à avoir identifié des difficultés socioprofessionnelles dans l’anorexie mentale (1-3). Dans une série de 484 malades anorexiques suivis pus de 10 ans, 5 % des malades étaient en invalidité totale et 7 % en invalidité partielle. Par ailleurs, chez ces malades graves (ayant du être hospitalisés plus de deux mois à l’inclusion), 277 patients ont été hospitalisés au total 2 fois en 10 ans (57%), 93 patients trois fois (19%), 54 patients 4 fois (11%), 31 patients 5 fois (6,4%), 21 patients 6 fois (4,3%), et 8 patients 7 fois (1,6%). Arkell et Robinson (1) par exemple, de l’équipe de Londres, ont étudié 21 malades souffrant d’une anorexie mentale grave, chronique et récidivante (plusieurs hospitalisations). L’étude a duré 6 ans : à partir de questionnaires explorant la sphère sociale et professionnelle, l’équipe a mené des entretiens semi-dirigés. Ils ont comparé ces malades à des malades souffrant de dépression assez sévère ou de schizophrénie. Ils ont observé de lourdes altérations de la vie socioprofessionnelle et ont conclu Les aptitudes sociales de ces malades ne sont pas significativement meilleures que celles des 18 schizophrènes et 13 dépressifs sévères étudiées.

2. La boulimie

L’aptitude à la vie sociale est assez nettement altérée chez les malades souffrant de boulimie (4-6). Ce n’est en soi pas étonnant, dans la mesure où nombre de malades boulimiques ont une forte pensée anorexique et des caractéristiques mentales proches de celles des anorexiques : manque de confiance, excès de perfectionnisme, peur du jugement d’autrui, méfiance à l’égard d’autrui et peur de ne pas y arriver. Dans une étude française portant sur 105 boulimique, les auteurs avaient noté des conflits familiaux (famille éloignée) dans 41 % des cas, une interférence avec la vie scolaire ou professionnelle dans 14 % des cas (2-3). Environ 15 % de leurs malades étaient en invalidité, 38 % avaient des difficultés professionnelles et 56 % se plaignaient d’une absence ou d’une grande pauvreté de leur vie sociale. Bien évidemment, comme dans l’anorexie mentale, la peur de manger devant le regard de l’autre n’arrange rien. La perte de l’estime de soi et le sentiment de relatif ou fort dégoût physique que ces malades ressentent pour elles mêmes aggravent enfin les choses.

3. Conclsion

Les TCA altèrent notablement la qualité de vie socioprofessionnelle. La peur du jugement d’autrui, le manque de confiance, le souci de perfectionnisme et les difficultés face à l’imprévu en sont les principaux responsables. Il est bien évident enfin que la vie sociale s’articule en partie autour des repas, ce qui pénalise durement ces malades qui craignent de prendre du poids et de lâcher prise.

Figure 1 : Relation à autrui dans l’anorexie mentale

1- AM : anorexie mentale ; 2- AM guéries : IMC entre 18 et 20 kg/(m)2, pas de crise de boulimie, ni de vomissements, ni d’hyperactivité physique, peut manger avec d’autres, aller au restaurant ;
3- Nles : femmes de même âge, d’IMC normal et sans trouble alimentaire. ANOVA : p<0,001 entre groupes.

4. Bibliographie

1

Arkell J, Robinson P. A pilot case series on psychological and social outcome in severe and enduring anorexia nervosa patients. Intern J Eat Disorders 2008, 29 avril (sur web).

2

Flament MF, Godart N, Fermasian J, Jeammet Ph. Predictive factors of social disability in eating disorders. Eat Weight Disord 2001; 6 : 99-106.

3

Godart N, Perdereau F, Curt F, Lang F, Venisse JL, Bizouard P, Corcos M, Jeammet Ph, Flament MF. Predictive factors of social disability in anorexic and bulimic patients. Eat Weight Disorder 2004 ; 9 : 249-57.

4

Jäger B, Liedtke R, Lamprecht F, Freyberger H. Social and health adjustement of bulimic women 7-9 years following therapy. Acta Psychiatr Scand 2004 ; 110 : 138-45.

5

Nicolas I. Long-term evolution and complications of eating disorders. Rev Prat 2008 ; 58 : 151-55.

6

Ruuska J, Koivisto AM, Rantanen P, Kaltiala R. Psychosocial functioning in adolesent eating disorders. Nord J psychiatry 2007 ; 61 : 452-58.

 
Publié en 2016