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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie Boulimie Compulsions
Définitions, physiopathologie, épidémiologie et maladies associées
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Troubles du comportement alimentaire et conduites addictives


Pr Fernand LAMISSE, Faculté de médecine de Tours

Les travaux épidémiologiques de ces 30 dernières années montrent que les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont fréquemment associés à des conduites alcooliques et toxicomaniaques. Très peu de travaux en revanche ont rapporté la présence de TCA lors d’abus de substances addictives, licites ou illicites. Qu’ils précèdent ou qu’ils suivent une addiction à l’alcool ou à des substances illicites, de quels TCA s’agit-il ? Peut-on trouver des explications logiques dans la survenue de telles associations ?

1. Quelques données de la littérature

- Une méta-analyse sur la comorbidité TCA et usage ou abus de substances addictives a été publiée en 1994 (1). Elle concernait 52 travaux rapportés entre 1977 et 1992. Dans 13 études, il s’agissait de l’association TCA et usage de substances addictives. L’usage de l’alcool et de la cocaïne était plus important chez les boulimiques que chez les anorexiques. Dans 19 études, il s’agissait de l’association TCA et abus de substances. L’abus d’alcool et de drogues était plus fréquent chez les boulimiques que chez les anorexiques, qui consommaient toutefois plus d’amphétamines que les boulimiques. La survenue d’un TCA lors d’abus de substances addictives était rapportée dans 6 études. L’abus d’alcool ou de drogues était beaucoup plus souvent associé à un comportement boulimique qu’à un comportement anorexique restrictif.
Quatorze études concernaient la consommation de substances addictives dans le milieu familial du patient souffrant de TCA. Celle-ci était plus importante dans les familles de boulimiques que dans les familles d’anorexiques.

- Une étude effectuée chez 3013 étudiantes universitaires âgées en moyenne de 21 ans (2) ne montrait aucune différence de consommation d’alcool, selon qu’il y avait on non un TCA. En revanche, la consommation de marijuana, d’opiacés et de barbituriques était plus fréquente chez les boulimiques ou les "binge eating disorders" (BED) qu’en l’absence de TCA (p<0.001). Chez les femmes boulimiques, la consommation d’alcool et de drogues avait d’avantage de conséquences négatives sur la vie sociale que chez les femmes sans TCA.

- En 2004 a été rapportée une étude sur le suivi de la consommation d’alcool chez 672 femmes de moins de 30 ans classées en 3 catégories de TCA : 97 anorexies restrictives, 282 boulimiques et 293 anorexiques et boulimiques comportant des BED (3). L’étude a duré environ 9 ans. La consommation d’alcool était abusive chez 253 des 672 TCA et associée à une majoration de l’anxiété, de l’impulsivité et du perfectionnisme. Dans 32% des cas l’alcoolisme précédait le TCA et dans 23% des cas les 2 troubles survenaient en même temps. L’abus d’alcool et la dépendance à l’alcool étaient très significativement plus importants dans les comportements boulimiques qu’en cas d’anorexie restrictive.

- Une étude de 2006 concernait 246 femmes suivies pendant près de 9 années pour un TCA (62 malades souffrant d’anorexie restrictive, 88 d’anorexie-boulimie et 96 de boulimie, incluses entre 1987 et 1991) (4). Parmi ces 246 malades, 42 (17 %) signalaient un abus de médicaments (sédatifs, narcotine) ou de drogues, ou une dépendance à ce produit (amphétamines, cocaïne, marijuana, LSD, solvants). Parmi ces 42 malades, 22 souffraient d’anorexie (17 avant le début de l’étude et 5 pendant le suivi). Ceci représentait 15 % des cas d’anorexie mentale ; seules 5 des 22 malades avaient une anorexie mentale restrictive (22 %). L’abus des substances ci-dessus concernait également 20 boulimiques (21 % des boulimiques : 14 avant le début de l’étude et 6 pendant le suivi). Avant l’entrée dans l’étude, il s’agissait le plus souvent d’amphétamines, de cocaïne et de marijuana ; pendant le suivi, marijuana et de la cocaïne étaient le plus souvent concernées. Ni avant ni pendant le suivi, il n’y avait de différence entre anorexiques et boulimiques et ce, quel que soit le type de substances addictives. Mais les malades atteints d’anorexie restrictive rapportaient beaucoup moins d’abus de drogues que les malades anorexiques/boulimiques et que les boulimiques.

- En 2007 un questionnaire "Eating Attitude Test" (EAT) a été adressé à 21.000 femmes canadiennes de 3 classes d’âge : 15-24 ans, 25-44 ans et ≥ 45 ans (5). Elles ont également été interrogées sur leur consommation d’alcool et de drogues, la dépendance et l’interférence de ceux–ci dans leur vie quotidienne. Dans chacun des groupes la prise des substances suivantes était étudiée: alcool, tabac, marijuana, cocaïne, hallucinogènes, héroïne, stimulants, amphétamines, tranquillisants antidépresseurs, antalgiques et somnifères. Un score EAT > 20 était en faveur d’un TCA (sans préjuger lequel). Il était présent chez 3,8% des 15-24 ans, 3% chez les 25-44 ans et 2,4% chez les plus de 45 ans. Quelle que soit la tranche d’âge, la dépendance à l’alcool et l’interférence de celui-ci dans la vie quotidienne étaient significativement plus élevés lorsque le score EAT était > 20. Il en était de même pour les autres substances. Ceci était particulièrement vrai dans la tranche d’âge des 15-24 ans.

- En 2007, une étude rétrospective de 2778 sujets de sexe féminin a été publiée, qui comportait 549 paires de jumeaux monozygotes, 375 paires de jumeaux dizygotes et 930 femmes (6). Le but de l’étude était de rechercher une possible association entre boulimie, abus de substances illicites ou dépendance à ces substances. Le terme "boulimie" comprenait aussi bien la boulimie vraie que les BED. Les drogues concernaient le cannabis, les sédatifs, la cocaïne, les opiacés, les hallucinogènes. Différentes échelles ont été utilisées pour la mise en évidence d’une instabilité émotionnelle, d’une dépression majeure, de troubles du comportement, d’une conduite antisociale et d’une anxiété. L’association boulimie, BED et drogues a été rapportée dans 1,2 % des cas. L’usage de drogues avant le comportement boulimique était noté chez 41% des sujets et une consommation simultanée chez 6% d’entre elles.
Boulimie et abus de drogues étaient associés significativement à une histoire de dépression (P <0.01), des scores élevés d’instabilité émotionnelle (P <0.05), des abus sexuels dans l’enfance (P <0.01), une conduite antisociale (P <0.01) et un alcoolisme familial (P=0,05).

2. Quelle explication à l'association troubles alimentaires, usage ou abus de substances (7) ?

2.1. Pourrait-il s'agir d'une même conduite addictive ?

En faveur, les éléments communs suivants : progression de la conduite addictive, perte de contrôle du comportement, préoccupation de la substance addictive, conséquences identiques sur santé et famille, usage similaire pour échapper à des états émotionnels négatifs, gratification immédiate suivie d’une longue période de mal être.
Le rôle des opioïdes endogènes pourrait également être évoqué. L’addiction aux aliments comme aux substances serait en rapport avec une élévation de la b endorphine cérébrale. Les peptides opioïdes endogènes (POE) modulent à la fois la prise alimentaire et celle de l’alcool, modifient le plaisir alimentaire et la transmission dopaminergique mésolimbique connue pour être impliquée dans le contrôle des conduites alimentaires.

2.2. Il ne s'agit pas d'une même conduite addictive

De multiples études ont montré des traits différents de la personnalité avec plus de comportements anti- sociaux et "borderline" lors d’abus de substances que dans les TCA.
En cas d’association il y a d’avantage de personnalités "borderline" et de sujets qui rapportent des histoires d’autodestruction (suicides, promiscuité…) qu’en l’absence d’abus de substance.
Si le TCA était une conduite addictive, il pourrait être associé à une dépendance à n’importe quelle substance aux propriétés addictives : mais ce n’est pas le cas.

2.3. Y a-t-il un rapport avec une addiction familiale ?

Quelques études ont trouvé des pourcentages plus élevés d’alcoolisme dans la parenté de 1er degré de boulimiques comparés à des groupes contrôles, même lorsque les boulimiques n’ont pas eux-mêmes de problèmes d’alcoolisme. L’hypothèse d’une composante génétique commune a été également été soulevée dans l’étude des jumeaux (6).

2.4. Peut-il s'agir d'une auto médication commune d'un syndrome dépressif, d'une façon de réduire l'anxiété et diverses tensions liées au TCA ?

Les femmes boulimiques auraient plus de dépressions que les sujets contrôles et lutteraient contre cette dépression en utilisant ou abusant de l’alcool ou des drogues. A "contrario" plusieurs auteurs ont montré qu’il y a davantage d’utilisation d’alcool ou de marijuana chez les boulimiques non dépressives que chez les dépressives.
Le sentiment d’anxiété est constant chez les boulimiques et précède souvent l’installation de la boulimie. Le recours à l’alcool ou aux drogues permettrait d’alléger les sentiments d’anxiété et les tensions résultants du TCA. Ceci serait surtout vrai en cas de syndrome bipolaire ou d’état borderline.

2.5. Nécessité d'une approche comportementale visant à mieux comprendre l'association entre TCA et abus de substances.

Cette approche aurait l’avantage d’utiliser des méthodes d’évaluation variées qui permettraient de voir s’il existe des corrélations affectives, cognitives, physiologiques ou situationnelles qui précipitent l’augmentation ou la diminution de l’usage de substances lors d’un TCA et de se rendre compte par exemple si l’usage ou l’abus de substances augmente ou diminue la symptomatologie d’un TCA.

3. Conclusion

Un lien corrélatif existe entre trouble du comportement alimentaire et consommation ou abus de substances addictives. Ceci concerne avant tout les malades qui souffrent d’une forme boulimique de l’anorexie mentale et de boulimie. Ceux qui sont atteints d’anorexie restrictive sont en règle peu ou pas consommateurs de substances illicites. Ils peuvent en revanche utiliser sédatifs, somnifères et amphétaminiques en excès. Les mécanismes de cette association TCA-substances addictives reste mal compris. Il faudrait mieux préciser le moment d’apparition de chacun d’eux, mieux caractériser l’étendue des problèmes qui existent chez les TCA lors d’un recours à l’usage de substances. Il est également nécessaire d’assurer une prise en charge simultanée du TCA et de l’abus de substances par une meilleure approche comportementale.

4. Bibliographie

ylivre07.gif 1. Holderness CC, Brooks-Gunn J, Warren MP. Co-morbidity of eating disorders and substance abuse review of the litterature. Int J Eat Disord 1994; 16: 1-34.
2. Dunn EC, Larimer ME, Neighbors C. Alcohol and drug-related negative consequences in college students with bulimia nervosa and binge eating disorder.. Int J Eat Disord 2002; 32: 171-178.
3. Bulik CM, Klump KL, Thornton L et al. Alcohol use disorder comorbidity in eating disorders: a multicenter study. J Clin Psychiatry. 2004; 65(7): 1000-1006.
4. Herzog DB, Franko DL, Dorer DJ, Keel PK, Jackson S, Manzo MP. Drug abuse in women with eating disorders. Int J Eat Disord 2006; 39: 364-368.
5. Piran N, Gadalla T. Eating disorders and substance abuse in Canadian women: a national study. Addiction 2007; 102: 105-113.
6. Baker JH, Mazzeo SE, Kendler KS. Association between broadly defined bulimia nervosa and drug use disorders: common genetic and environmental influences. Int J Eat Disord 2007; 40: 673-678.
7. Wolfe WL, Maisto SA. The relationship between eating disorders and substance use: moving beyond co-prevalence research. Clin Psychol Rev 2000; 20: 617-631.
 

Publié en 2007