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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie Boulimie Compulsions
Définitions, physiopathologie, épidémiologie et maladies associées
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Intelligence et troubles alimentaires


1. Anorexie mentale et intellect : douées ou désespérées ?

On entend dire souvent que les personnes qui souffrent d'anorexie mentale sont des filles douées, intelligentes, avec un QI plus élevé que la moyenne, qu'elles sont brillantes à l'école et à l'université.

Loin de moi l'idée de casser les mythes, mais cette assertion doit être nuancée.

Certes, je suis comme vous, je me rappelle certaines de mes malades, Mathilde par exemple, future et brillante philosophe, Hélène, pianiste de renom, Delphine, écrivaine, ou bien encore Eva, future avocate connue.

On se souvient bien sûr de ces filles intelligentes avec lesquelles on engageait une relation faite de réflexion philosophique, d'humanisme et de confiance réciproque !

Mais peut-être nous en souvenons-nous seulement parce qu'elles nous ont ému(e)s et frappés : comment une fille si brillante peut-elle tomber si bas ?

Plusieurs questions se posent :

  • Les personnes qui vont souffrir d'anorexie mentale (AM) sont-elles plus intelligentes que les autres jeunes filles ou femmes ?
  • Réussissent-elles mieux à l'école, à l'université et dans la vie professionnelle ?
  • Y a-t-il un lien entre anorexie mentale et Haut Potentiel Intellectuel ?

2. Que dit la littérature ?

La 1ère étude d'envergure (Blanz BJ et al) parait en 1997 : 190 adolescentes (90 % de filles) ont passé des tests de QI. Les résultats aux tests étaient un peu moins bons que ceux des témoins.

Weider et al (2014) ont analysé les résultats à 4 tests d'intelligence de 41 malades souffrant d'anorexie mentale et les ont comparés à ceux de 40 malades souffrant de boulimie et de 40 femmes témoins sans TCA. Il y avait de moins bons résultats chez les malades souffrant d'anorexie mentale, comparées aux malades boulimiques et aux témoins (P<0,05). Les performances étaient moindres chez les patientes à l'IMC le plus bas.

Une étude venant des Pays-Bas (Schilder et al) a comparé les performances intellectuelles, cognitives, verbales et performatives (3 tests de type QI) de 703 malades souffrant de troubles du comportement alimentaire aux résultats "normaux". Les auteurs ont trouvé une diminution modérée en cas d'anorexie mentale et des résultats normaux en cas de boulimie et de compulsion. C'était dans les tests "actifs", analysant l'intelligence opératoire autour de la "performance" que les résultats des malades ayant une anorexie mentale étaient les moins bons. Dans cette étude, aucun lien avec la baisse de l'IMC ne fut observé. Mais les performances d'intelligence active étaient plus basses chez les malades TCA les plus graves (score de TCA élevé).

Des chercheurs australiens (Mathias et al) ont comparé les fonctions intellectuelles de 34 malades AM à celles de 31 femmes sans TCA : capacités intellectuelles, mémoire, attention, facilité d'expression verbale et capacité d'orientation dans l'espace. Il n'y avait aucune différence entre malades souffrant d'anorexie mentale et témoins.

Il semble que l'intelligence affective soit quelque peu altérée dans l'anorexie mentale (Russell et al). On parle ici de cette capacité de décoder les pensées et émotions des autres en fonction de ce qu'ils disent ou expriment : 22 malades AM ont été comparées à 22 femmes contrôles. Quand il s'agissait d'analyser ce que les malades souffrant d'anorexie mentale pensaient de ce que pensaient les témoins, le score était nettement moins bon que quand c'était l'inverse (P<0,02). Il était globalement inférieur à la normale. Ceci confirme une étude anglaise (Tchanturia K et al).

Au total, il semble que les capacités intellectuelles soient un peu altérées par l'anorexie mentale dans l'ensemble. C'est moins évident pour la boulimie et la compulsion. Ce qui est sûr, c'est que les études scientifiques ci-dessus ne plaident pas non plus pour de plus hautes capacités intellectuelles des malades souffrant d'anorexie mentale.

La limite bien sûr est qu'on ne sait pas quelles étaient les performances intellectuelles avant l'anorexie.

Il n'en reste pas moins que d'aucuns s'interrogent sur le lien entre anorexie mentale et haut potentiel intellectuel. Qu'en est-il ?

3. Qu'est-ce que l'intelligence ?

Donnée complexe, elle a plusieurs définitions qui mesurent des aspects différents :

  • Ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle,
  • Capacités d'adaptation à une situation, à choisir des moyens d'action en fonction des circonstances,
  • Aptitudes intellectuelles associatives,
  • Aptitudes à comprendre, réfléchir, connaître, puis à s'adapter à ces conclusions.

Les tests de QI s'attachent surtout aux capacités mathématiques, sémantiques et logiques. Mais il existe une intelligence affective, relationnelle, grâce à laquelle les gens décryptent les messages envoyés par autrui et une intelligence adaptative (capacité de flexibilité).

Concernant ces modes d'intelligence affective et aussi relationnelle, il est probable que les malades souffrant d'anorexie mentale soient plutôt moins performantes que la moyenne. Il est clair en revanche que cet aspect est lié au TCA, puisque les capacités intellectuelles en question se normalisent à la guérison.

Mais il convient d'aborder un dernier point : le haut potentiel intellectuel.

4. Qu'appelle-t-on haut Potentiel Intellectuel (HPI) ?

Beaucoup de personnes pensent que le HPI n'est qu'un QI élevé. En fait, non. Ces enfants, ces adultes à HPI ne sont pas des surdoués. Ce sont des personnes qui pensent différemment de nous, plus vite, avec plus d'acuité, avec plus de diffluence et tout le temps. Le HPI est un fonctionnement neurologique qui, d'un point de vue cognitif ("intelligence"), émotionnel et relationnel, est différent de la "normale". Ce n’est donc ni une maladie psychiatrique, ni une "intelligence supra-normale". Ce sont juste des personnes dont le cerveau ne fonctionne pas comme le nôtre

D’après certaines études, 2-3 % des adultes et des enfants auraient un HPI.

On retrouve un ensemble de caractéristiques psychologiques chez ces personnes à HPI :

  • Une hypersensibilité : La personne est très sensible aux remarques et aux ambiances.
  • Une hyperesthésie : Elle est hypersensible aux sons et aux odeurs.
  • Une hyperémotivité : Des faits "anodins" peuvent déclencher de fortes émotions (une remarque, une critique, une mauvaise note). La personne a la larme facile ou une trop forte impulsivité (colère ou vexation excessives ou inappropriées). Ceci peut la pousser à s'isoler. 
  • Un excès d'anxiété : Beaucoup de choses les affectent et/ou les angoissent et/ou les stressent. L’anxiété est forte et jugée en règle encore plus haute. La personne à HPI anticipe toutes les difficultés, finit par avoir peur de tout et a du mal à se faire plaisir.
  • Un cerveau hyperactif : « Mon cerveau n'arrête jamais, il m'épuise », disent-elles ! 
  • Une soif d’apprendre : La personne n'arrête pas de poser mille questions. Ça peut aller trop loin (excès de perfectionnisme, pointillisme).    
  • Un esprit trop critique : Pas d'indulgence chez ces personnes à qui rien n’échappe !
  • Un excès de perfectionnisme : qui fait que la personne se culpabilise et échoue à commencer quelque chose par peur d'être jugée. 
  • Un manque de confiance en soi : La personne a le sentiment de ne pas pouvoir y arriver. Elle met la « barre trop haute » et doute. 
  • Une lucidité poussée à l'extrême : Au point que la personne perd sa lucidité. Tel enfant ne se sent bien qu'avec les adultes, ses pairs étant trop bêtes. Chez l’adulte, l'HPI se voit dans un sérieux parfois inapproprié. 
  • Un besoin d'affection déconnecté du cognitif : brillant et précoce à l'école ou dans ses remarques, la patiente parait "un peu bébé", trop dépendante des autres.

Beaucoup de personnes pensent que les patients souffrant d'anorexie mentale ou atteints de TCA (d'anorexie mentale surtout) ont un QI élevé. En fait, ce n'est pas le cas. Il se pourrait en revanche que se discute, chez beaucoup, un HPI.  Ces ados et adultes souffrant d'anorexie mentale ou porteurs d'un TCA ne sont pas des génies ou des surdoués. Ce ne sont pas des gens qui auront un grand avenir professionnel. Ce sont des personnes qui pensent plus vite, tout le temps, avec plus d'acuité, avec plus de diffluence et d'anxiété. 

De ce fait, elles réussissent bien en classe, à l'université.

C'est après que ça se gâte, car les performances professionnelles sont fonction aussi d'une intelligence relationnelle et d'un savoir-être, d'un savoir-dire dont elles manquent parfois !

5. TCA et HPI

Si on prend la définition ci-dessus, on voit que les malades qui souffrent d'anorexie mentale semblent bien avoir, souvent ou assez souvent, un HPI : elles sont perfectionnistes et angoissées, elles manquent de confiance et d'estime d'elles-mêmes. Elles sont parfois hypersensibles et hyperémotives ou l'ont été.

Il m'est même arrivé de penser que certaines étaient tombées dans l'anorexie mentale pour échapper à cet excès d'émotions.

6. Conclusion pratique

Les capacités intellectuelles "classiques" ne sont pas plus élevées chez les malades souffrant d'anorexie mentale, en tout cas pendant la maladie.

Si elles réussissent bien en période scolaire (collège, lycée, université), c'est en grande partie pace qu'elles travaillent beaucoup plus que leurs copines, du fait de leur angoisse.

Mais, il convient de rappeler que leur avenir socio-professionnel, tant qu'elles souffrent d'anorexie mentale ou de boulimie, reste mauvais voire catastrophique : elles ont alors souvent un poste inférieur à celui qu'elles auraient eu, si elles n'avaient pas té malades.

C'est quelque chose qu'on peut leur opposer et mettre en avant, pour les faire se battre (pour un meilleur avenir socioprofessionnel !).

7. Bibliographie

  1. Blanz BJ et al. The intellectual functioning of adolescents with anorexia nervosa and bulimia nervosa. Eur Child Adolesc Psychiatry 1997 ; 6(3) : 129-35.
  2. Mathias JL et al. Neuropsychological consequences of extreme weight loss and dietary restriction in patients with anorexia nervosa. J Clin Exp Neuropsychol 1998 ; 20(4) : 548-64
  3. Russell TA et al. Aspects of social cognition in anorexia nervosa: affective and cognitive theory of mind. Psychiatry Res 2009 ; 168(3) : 181-5.
  4. Schilder CM et al. Intellectual functioning of adolescent and adult patients with eating disorders. Int J Eating Disord 2017 ; 50(5) : 481-89.
  5. Tchanturia K et al. Theory of mind in AN. European Eating Disorders Review 2004 ; 12 : 361-366
  6. Weider S et al. Intellectual function in patients with anorexia nervosa and bulimia nervosa. Eur Eat Disord Rev 2014 ;22(1) : 15-24

 

Pr Daniel RIGAUD, NUtrition, janvier 2020