Association Autrement / Côte d'Or / Dijon / Troubles du comportement alimentaire, anorexie mentale, boulimie

bas de page

Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie Boulimie Compulsions
Définitions, physiopathologie, épidémiologie et maladies associées Cas clinique et complications Traitement Autre TCA Les études scientifiques
Anorexie et boulimie : caractéristiques comparatives de 238 patients hospitalisés Détérioration de la qualité de vie dans l'anorexie mentale et la boulimie Intérêt du e-coaching dans l'anorexie mentale et la boulimie Scores de détérioration de la qualité de la vie (QUAVIAM) Difficultés de ressenti au repas chez les malades anorexiques Efficacité de la sonde gastrique à domicile chez 118 patients souffrant de boulimie Évolution de l'IMC entre 2 et 10 ans : facteur de risque à l'adolescence ? Les inducteurs de crises dans la boulimie et les compulsions alimentaires Pronostic à 10 ans dans l'anorexie mentale Risque de faire de la boulimie en cas d'anorexie mentale Sonde nasogastrique et boulimie : étude scientifique Tabagisme et trouble alimentaire : le lien Traitement de l'anorexie mentale par nutrition entérale de complément : suivi à 12 mois Valeur pronostique dans l'anorexie mentale Télévision et compulsions alimentaires Une étude française sur l'anorexie mentale et les troubles alimentaires
Obésité Nutrition Alimentation

Risque de faire de la boulimie en cas d'anorexie mentale


Pr D. RIGAUD - Président d'Autrement

1. Introduction

Deux types d’anorexie mentale sont décrits (1) : l’anorexie mentale restrictive (AMR) et l’anorexie mentale boulimique (AMB). Dans l’AMR, la perte de poids est liée à la restriction alimentaire et à l’hyperactivité physique.

Dans l’AMB, s’associent à ce comportement, des crises compulsives entrecoupées de vomissements (1-3). L’AMB est classiquement associée à un pronostic moins bon et à un risque de suicide élevé (2-5).

Il semble que le traitement des deux formes diffère (3-5) : la thérapie cognitive et comportementale (TCC) est plus efficace dans l’AMB que dans l’AMR.

Les malades AMB semblent plus âgés, ont plus de pathologies psychiatriques associées et un moins bon pronostic à long terme (3,8).

Fassino et al (9), dans une grande méta-analyse de la littérature, ont conclu, sur la base de 26 études de suivi, que le risque d’arrêt de la prise en charge était plus élevé en cas d’AMB que d’AMR. Enfin, Hartmann et al (10) observèrent plus de difficulté d’insertion sociale chez les malades AMB que les AMR.

Pour autant, les thérapeutes ont une vraie difficulté : le changement de phénotype, au fil du temps, est élevé : de 30 à 50 % des malades selon les auteurs (3,11). Les facteurs explicatifs de ce changement phénotypique sont mal connus (5, 12-15) : l’anxiété (5,16), la dépression (5), un traumatisme sexuel (2), une comorbidité psychiatrique (4, 5,8) jouent un rôle, mais pas toujours (3,5). De plus, les facteurs nutritionnels n’ont été que peu étudiés.

C’est pourquoi nous avons tenté de voir, chez 432 malades suivis plus de 10 ans, si les antécédents (ATCD) d’obésité personnelle ou familiale ou de compulsion alimentaire pouvaient jouer un rôle.

2. Patients

Nous avons suivi pendant au moins 10 ans 432 malades AMR qui avaient été hospitalisés pour dénutrition sévère ou échec du suivi ambulatoire. Le tableau 1 en donne les caractéristiques. Notre approche consiste en un coaching diététique, une TCC spécifique TCA et une psychothérapie systémique. Nous n’avons inclus dans cette étude que les adultes (pas les adolescents) et aucun TCA atypique.

Tableau 1: Caractéristiques des 432 malades AMR
 
Suivi (ans)
14.7 + 3.8
(extr.: 10-24 ans)
Histoire d’anxiété
35%
Histoire d’état dépressif
15%
Histoire de trouble de la personnalité
7%
TOC
31%
Dépression (sous antidépresseur)
5%
Forte anxiété (sous anxiolytique)
39%
Traumatisme sexuel
8%
Trauma physique
13%
Surpoids dans l’enfance
12%
Obésité dans l’enfance
7%
IMC juste avant l’AM (kg/m2)
22.2 + 3.8 kg/(m)2

3. Méthodes

Lors de leur hospitalisation initiale, des questions sur le comportement alimentaire, la fréquence et la durée des crises de boulimie, les comorbidités psychiatriques, la durée de la maladie, le nombre d’hospitalisations antérieures, l’IMC juste avant l’AM, l’IMC le plus bas, la courbe d’IMC dans l’enfance, les ATCD d’obésité ou de surpoids, ainsi que la recherche d’un traumatisme physique ou sexuel ont été posées. Au moins une fois par an, les malades eurent une analyse fonctionnelle cherchant des crises de boulimie, leur fréquence et leur durée, les vomissements, l’hyperactivité physique, le niveau d’anxiété et de dépression, l’abus de drogue et alcool, les tentatives de suicide.

Statistiques : Une analyse de variance a été faite sur les facteurs ci-dessus. Les variables significatives furent incluses dans une analyse multifactorielle en régression multiple. Outre les facteurs vus ci-dessus, l’âge, le sexe et le milieu socio-professionnel ont été inclus dans l’analyse.

4. Résultats

De 1984 à 2000, 411 femmes et 21 hommes AMR ont été inclus et suivis plus de 10 ans (médiane : 13,6 ans, extr : 10-24 ans). Leur âge moyen était de 22,8 + 4,4 ans (extr : 17-48 ans) et leur IMC au début de 14,2 + 1,5 kg/m².

Durant le suivi, 251 patients n’évoluèrent pas vers l’AMB ou la B : 98 restèrent en AMR et 153 guérirent. Les 181 autres malades se mirent à faire des crises alimentaires (Tableau 2) : 151 (83%) souffrirent d’AMB, 13 d’AMV (7%), 10 (5%) de B et 7 (4%) d’AM avec compulsion alimentaire. Parmi les 151 malades reclassés AMB, 72 (48%) évoluèrent vers la boulimie. A la fin des 10 ans de suivi, 106 des 181 malades avec crises de boulimie obtinrent la guérison (58,5%).

Tableau 2: Conversion de l’AMR vers l’AMB, l’AMV et la B, chez les 432 malades AMR initialement
 
pourcentages (%)
AMR
AMB
AMV
B
AMC
Total
cohorte
58,1
34,9
3,1
2,3
1,6
100
Traumatisme sexuel
30,9
58,2 *
5,4
5,4
0,0
100
Dépression (sous antidépresseur)
40,9
50,0 *
4,5
4,5
0,0
100
ATCD familial d’obésité
32,5
48,8 *
6,9
9,3
2,3
100
ATCD personnel d’obésité
29,2
45,8 *
4,8
16,7
4,2
100
ATCD de compulsion alimentaire
27,7
44,6 *
4,6
15,4
7,7 *
100
Anxiété forte (sous anxiolytique)
55,4
39,3
2,4
1,8
1,2
100
Traumatisme physique
47,1
38,2
5,9
5,9
2,9
100
Lignes : Conversion vers toutes formes de crises alimentaires et vomissements.
Ex.: au sein de la cohorte (ligne 1), 58,1% des patients AMR restèrent dans cette forme, tandis que 34,4.9% évoluèrent vers l’AMB, et seulement 1,6% vers l’AM compulsive (sans vomissement). * P<0,01 versus la cohorte entière.

Parmi les 432 malades, 82 (19%) avaient des ATCD d’obésité ou de surpoids : 10 % des AMR, 26 % des AMB, 15 % des AMV, 41 % des B et 29 % des AM compulsives (P<0,01 entre groupes). Chez ces 82 malades, le pourcentage de ceux qui faisaient des crises (AMB, AMV, B) était plus élevé que celui de ceux qui n’en faisaient pas (Tableau 2 ; P<0,01). La même tendance était observée en cas d’ATCD d’obésité familiale (138 patients). L’IMC juste avant l’AM, l’IMC toutes périodes confondues, la courbe d’IMC dans l’enfance et adolescence et l’IMC après guérison étaient plus élevés chez les malades qui se mirent à faire des crises de boulimie (P<0,01 ; Figures 1 et 2) que chez les malades restant AMR.

Figure 1 : IMC avant selon l’évolution (la conversion de l’AM) chez les 432 patients AMR initialement
anorexia_BMI.png
 

Légendes : BMI max: IMC juste avant l’AM. BMI max all : IMC avant, toutes périodes confondues. RAN: AM restrictive, PAN: AM avec vomissements, BPAN : AM-boulimie, BN: boulimie.

Figure 2 : Courbe d’IMC dans l’enfance et l’adolescence chez les 432 patients

anorexia_childhood_BMI.png

Légendes : percentiles d’IMC (the 3rd est l’IMC seuil de la maigreur et de la dénutrition à ces âges). La courbe d’IMC des malades BPAN (AMB) est toujours au-dessus de celle des maladies qui restèrent AMR (P<0,01).

Parmi les 432 malades, 65 (15%) avaient eu des compulsions alimentaires dans l’enfance : 21 restèrent en AMR (32%) et 29 évoluèrent vers l’AMB, 10 vers la B, 5 vers l’AMV (tableau 2, P<0,01 vs AMR).

Par ailleurs, 34 (7,8%) rapportèrent un traumatisme physique et 55 (13%) un traumatisme sexuel. Près de 25 % des malades AMB ou B rapportèrent un traumatisme sexuel, contre 4 % des AMR (P<0,001).

En analyse univariée, les facteurs explicatifs de conversion étaient une histoire de traumatisme sexuel, de drogue, de dépression, d’obésité ou de surpoids, de compulsion alimentaire, une histoire familiale d’obésité et le sexe féminin.

En analyse multivariée, les facteurs explicatifs de conversion de l’AMR vers l’AMB ou la B étaient au nombre de six :
1- ATCD personnel d’obésité,
2- ATCD personnel de compulsion alimentaire,
3- ATCD familial d’obésité,
4- un traumatisme sexuel passé,
5- un niveau élevé d’état dépressif,
6- un abus de drogue.

Les malades qui avaient les six facteurs eurent une incidence de conversion de l’AMR vers l’AMB ou la B de 78%, contre 14% de ceux qui n’en avaient aucun (P<0,001). L’odd ratio (risque relatif) était de 5,26 (P<0,01) quand les 3 facteurs nutritionnels étaient présents.
La conversion de l’AMR vers l’AMB ou la B se fit dans les 3 premières années, très rarement après (Figure 3).
Enfin, seuls 13 patients qui avaient évolué vers l’AMB ou la B purent retourner à l’AMR.

Figure 3 : Conversion en fonction de la durée de l’AMR chez les 432 patients
anorexia_crossover.png
RAN : AM restrictive; BPAN : AM-boulimie. Le taux moyen de conversion de l’AMR vers l’AMB était de 13 % par an Durant les 3 premières années et quasi nul ensuite.

5. Discussion

Le risque d’évoluer vers une forme boulimique est connu (12, 20-25). Une étude de suivi (28) a montré que le risque d’évoluer de l’AM à la boulimie était de 23-27% en 5-6 ans, alors que le risque d’évoluer de la boulimie vers l’AMR n’était que de 9 %.

Globalement 43% des malades AMR évoluèrent vers l’AMB ou la B. Ceci était associé à la présence d’une dépression et d’abus de drogue. Monteleone et al (13) suivirent 70 malades AMR et 45 AMB : 34% des AMR et 51% des AMB évoluèrent vers la boulimie. La durée d’évolution de l’AM, un IMC plus élevé par le passé, une plus grande peur de la nouveauté, un plus grand manque de confiance étaient les facteurs associés à ce changement de phénotype.

Santonastaso et al (29), chez 333 patients AM ambulatoires, observèrent que 24 avaient des ATCD de B et avaient aussi plus de maladies psychiatriques familiales, un âge plus vieux, plus de symptômes psychiatriques et plus d’ATCD de traumatisme sexuel. Foulon et al (8) observèrent que le risque de suicide était plus élevé dans le groupe AMB qu’AMR et que l’existence de crises de boulimie était le facteur prédictif le plus important du risque suicidaire (odd ratio = 15). Tozzi et al (12) notèrent, chez 88 patients AM que 36% évoluèrent vers la boulimie et ce le plus souvent dans les 3 ans. Ils trouvèrent que ceci était lié à la dureté des critiques parentales à l’égard de la malade et à une faible capacité d’indépendance. Castellini et al (20) observèrent que les ATCD de surpoids dans l’enfance étaient plus fréquents en cas de B que d’AM.

Pour expliquer le rôle des ATCD de surpoids et d’obésité personnels ou familiaux, on peut évoquer un facteur métabolique : les malades qui restent AMR auraient des capacités d’adaptation métabolique, de réduction de la dépense énergétique ou une tolérance au jeûne plus fortes que ceux qui évoluent vers l’AMB. Chez l’obèse, on a bien vu que la restriction cognitive (le fait de se mettre au régime) était moins importante que la perte de motivation, avec désinhibition (30-32). Pour plein de raisons, il est possible que certaines personnes soient plus à même de tenir un régime hypocalorique que d’autres (33).

La conversion, si elle doit s’opérer, se fait dans l’immense majorité des cas, dans les trois premières années de l’AM (Figure 3), comme ceci a été déjà décrit (3, 4, 12, 27, 28). De façon pratique, ceci suggère que nous devons attendre 3 ans avant de savoir si un malade AMR va évoluer vers l’AMB, l’AMV puis la boulimie.

6. Bibliographie

ylivre07.gif

1
Russell G. Psychol Med 1979;9:429-48.
2
Waller G et al. J Psychosom Res 1993;37:873-9.
3
Peat et al.Int J Eat Disord 2009;42:590-4.
4
Van Son GE et al. Int J Eat Disord 2010;43:130-8.
5
Vaz-Leal FJ et al.Int J Eat Disord 2011;44:212-9.
6
Channon S et al. Behav Res Ther 1989;27:529-35
7
Garber G et al. J Adolesc Health 2013;53:579-84.
8
Foulon C et al.Eur Psychiatry 2007;22:513-9.
9
Fassino S et al. BMC Psychiatry 2009 Oct 9;9:67.
10
Hartmann A et al. Int J Eat Disord. 2010;43:619-27. 
11
Anderluh M et Treasure J.Psychol Med 2009;39:105-14.
12
Tozzi F et al.Am J Psychiatry 2005;162:732-40
13
Monteleone P et al. Compr Psychiatry 2011;52:56-62
14
Rigaud D, Pennachio H, Bizeul Ch, Réveillard V, Vergès B. Diabetes and Metab 2011;37:305-311.
15
Rigaud D, Pennacchio H, Bussens P, Chancenotte JM. Cahiers Nutr 2011;46:11-20.
16
SKiezebrink K et al. Eat Weight Disord 2009;14:e199-204.
17
Bizeul C, Sadowsky N, Rigaud D. Eur Psychiatry 2001 ; 16 : 232-239.
18
Beck AT, Ward CH, Mendelson M, Erbauch J. Arch Gen Psychiatry 1961;4:561-71.
19
Fassino S et al. J Psychopharmacol 2004;18:423-8.
20
Castellini G, Lo Sauro C, Mannucci E, Faravelli C, Ricca V. Psychosom Med 2011;73:270-9.
21
Milos G, Spindler A, Schnyder U, Fairburn CG. Br J Psychiatry 2005;187:573– 8.
22
Ricca V, Castellini G, Lo Sauro C, Mannucci E, Ravaldi C, Rotella F et al. Psychother Psychosom 2010;79:238–48.
23
Bulik CM, Sullivan PF, Fear J, Pickering A. J Nerv Ment Dis 1997;185:704 –7.
24
Keel PK, Mitchell JE, Miller KB, Crow SJ. Arch Gen Psychiatry 1999;56:63–9.
25
Fairburn CG, Cooper Z, Doll HA, Norman P, O’Connor M. Arch Gen Psychiatry 2000;57:659–65.
26
Fairburn CG, Cooper Z. Int J Eat Disord 2007; 40(Suppl): S107–10.
27
Eddy KT, Dorer DJ, Franko DL, Tahilani K, Thompson-Brenner H, Herzog DB. Am J Psychiatry 2008;165:245–50.
28
Eddy KT et al.Int J Eat Disord 2002;31:191-201.
29
Santonastaso P et al. Compr Psychiatry 2006;47:519-22.
30
Astrup A.Endocrine 2000;13:207-12.
31
Astrup A et al. Am J Clin Nutr 1999;69:1117-22.
32
Miller WM et al. Obesity (Silver Spring). 2012 Mar;20(3):505-11.
33
Lowe MR et al. Front Psychol. 2013 Sep 2;4:577 (e collection 2013).

Publié en 2014