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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie mentale et boulimie
Définition, symptômes et maladies associées
anorexie mentale en trois maux Anorexie mentale et boulimie chez l'adolescent Anorexie mentale et effets métaboliques de la restriction alimentaire Anorexie mentale : entre appétit et peur Anxiété dans l'anorexie mentale et la boulimie Besoins caloriques et dépenses énergétiques Émotions et TCA Environnement, anorexie mentale, boulimie et obésité État dépressif en cas d'anorexie mentale et de boulimie Facteurs de risque et prévention de l'anorexie mentale et de la boulimie Hyperactivité physique en cas d'anorexie mentale et de boulimie Le mérycisme : un comportement de dépendance fréquent dans l'anorexie et la boulimie Les troubles du comportement alimentaire chez les 6-12 ans Peut-on déceler tôt l'anorexie mentale et la boulimie ? Peut-on parler de drogue en cas d'anorexie mentale, de boulimie et de compulsions alimentaires ? Tabagisme et troubles du comportement alimentaire : un lien ? Troubles du comportement alimentaire et conduites addictives
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Obésité et compulsions alimentaires Diététique & Nutrition

Environnement, anorexie mentale, boulimie et obésité


Dr Jean-Paul MARNIER, psychiatre, psychanalyste,
Service de pédopsychiatrie, CHU de Dijon.


1. L'environnement est impliqué dans les troubles du comportement alimentaire

L'un des paradoxes à l'adolescence est que, bien que désirant une certaine autonomie, l'adolescent demeure cependant dépendant de son environnement et de ses parents. Nul n'est libre comme l'air. Ceci se révèle de bien des manières. L'une d'entre elles, d'une grande banalité, quasi constante, concerne les sorties; j'entends par là les sorties à l'abri du regard parental. Que de palabres, de discussions et de compromis en la matière :

"-Où vas-tu, avec qui, quand rentres-tu, qui te ramène, est-ce que l'on connaît ces amis avec qui tu sors?"

Et cette réponse laconique :
"Je fais ce que je veux, cela ne te regarde pas, fais-moi confiance pour une fois...".

C'est que la famille demeure un asile, une sécurité, tout à la fois critiqués et réclamés par l'adolescent. A dire vrai le principal "travail" des parents est d'aller son pas, le plus tranquillement possible, en permettant à l'adolescent de découvrir, peu à peu, une certaine autonomie, mais sans pour autant le laisser faire n'importe quoi sous prétexte d'une liberté qui, bien que revendiquée, demeure inquiétante lorsqu'elle est totale. Ceci sous-entend de la part des parents une certaine bonhomie qui respecte la différence des sexes et des générations. Il est tout aussi angoissant pour l'adolescent d'avoir des parents qui permettent tout que des parents qui interdisent tout. Dans le premier cas, l'adolescent n'a pas de limites auxquelles se confronter, or il en a besoin. Dans le second cas, l'adolescent se voit maintenu dans une position d'enfant alors qu'il a besoin d'expérimenter des choses nouvelles, notamment en dehors du giron familial. Il faut donc protéger et laisser vivre, respecter et limiter ces adolescents qui poussent volontiers à la radicalité du tout ou rien. Dans ce jeu complexe, que les parents ne se désolent pas, ils ne seront jamais assez bien pour leur fils ou leur fille. Il faut s'y faire! Au passage si les parents étaient trop bien, on se demande pourquoi leur enfant irait voir ailleurs. Alors, évidemment, ce problème de séparation/autonomie ne se fera pas sans heurt. Les oppositions sont souvent maladroites, extrêmes, douloureuses de part et d'autre. C'est ainsi. Et tout ceci se joue volontiers sur le terrain des troubles alimentaires. Prenons quelques exemples.

L'opposition pourra se jouer à propos des habitudes familiales du repas. Le repas, par exemple, deviendra trop long et l'adolescent voudra quitter la table pour manger seul devant la télévision ou dans sa chambre. Quoi de plus banal? S'il faut être tolérant, il est juste de préciser que tout un chacun doit, au sein d'une famille, respecter un certain nombre de règles, manger avec les autres en est une, du moins dans la majorité des familles. Là commence la discussion. L'opposition pourra se jouer aussi à propos de tel ou tel aliment que la famille apprécie, et ce d'autant plus que cet élément est symbolique. Vous voulez quelques exemples? Soit. Par exemple si l'adolescent a des parents bouchers, il pourra devenir végétarien... Si ses parents sont catholiques pratiquants, il mangera ostensiblement de la viande le jour de carême... Et oui. En deçà du problème alimentaire on voit bien ce qui se joue. Il s'agit de mettre en question les limites et les idéaux parentaux.

La dépendance pourra se jouer elle aussi sur le terrain alimentaire. Dans un mouvement de régression certains adolescents se réfugieront dans l'hyperphagie, avec une attente, inconsciente la plupart du temps, de voir leurs parents (la mère le plus souvent) les limiter dans leur goinfrerie, ce qui est une manière de leur dire : "Tu n'es pas un bébé que je veux embéquer mais un jeune homme (ou une jeune fille) qui doit faire attention à lui, à son image, pour plaire ailleurs, parce ce que ce qui m'importe le plus c'est que tu réussisses ta vie."Mais pour cela, il faut que les parents eux-mêmes soient suffisamment bien dans leur peau, ce qui est loin d'être toujours le cas. Avant de prendre quelques exemples psychopathologiques de troubles alimentaires où la famille, les parents en particulier, sont impliqués, je vais donc, dans une première partie, revenir brièvement sur le problème de la crise parentale chez les parents d'adolescents.

2. La crise parentale de la quarantaine

Je parle de crise de la quarantaine tant il est vrai que, globalement, les parents d'adolescents ont le plus souvent entre quarante et cinquante ans. Or il se trouve qu'à cet âge un certain nombre de problèmes se posent.

A la quarantaine :

  • On a le plus souvent une perception aiguë du temps qui passe et ne reviendra pas.
     
  • C'est aussi l'âge des bilans. Et la réalité est toute différente de ce que l'on avait imaginé 20 ans plus tôt. Le mari amoureux, svelte et beau qu'on avait épousé, plein de projets et d'attention, a souvent bien changé... Les projets que l'on avait plus jeune (professionnels, affectifs...) ne se sont pas, pour beaucoup, réalisés. C'est ainsi. Et la déception, la nostalgie, voire l'amertume peuvent pointer.
  • Tout ceci peut se compliquer de pertes réelles (au premier rang desquelles peut surgir, compte tenu de l'âge, le décès d'un ou des parents).

Bref, un ensemble de choses concerne les parents d'adolescents et peut produire, chez eux, tous les éléments d'une crise plus ou moins compliquée d' un deuil réel. Et tout ceci est amplifié, bien involontairement, par leur propre fils (ou fille) adolescent qui, dans son besoin violent de séparation, dans sa radicalité, va aggraver le trouble : une fille dira à sa mère combien elle a de cellulite et comment, avec tout cela, elle ose encore se mettre en maillot de bain à la plage, un fils affichera son triomphe sur un père vaincu au tennis ou à toute autre chose... Et bien d'autres exemples viennent encore, vous n'avez qu'à y songer. La crise de la quarantaine rencontre ainsi la crise adolescente, et il peut en découler bien des fracas. Du côté parental, on en arrive parfois à des comportements forts inquiétants qui ont tendance à aller dans le même sens : abraser la différence générationnelle. Ainsi une mère voudra s'habiller comme sa fille, aller faire la folle avec elle, fréquenter ses petits amis, être, en somme, cette adolescente, à l'image de sa fille, que pourtant elle n'est plus et ne sera plus jamais. Pour les pères il en va de même. Il n'est pas rare, à cet égard, de voir certains pères s'amouracher de quelque jeunette, parfois meilleure amie de la fille. Tout ceci n'est que tromperie sur l'âge, tromperie dont chacun est victime et qui, immanquablement, aura pour effet d'amplifier les conflits, voire de produire les ruptures entre parent et enfant.

De cette crise parentale, on peut voir les aspects manifestes dans certains comportements ou attitudes, par exemple :

  • L'un des parents pourra afficher sa déception, déception qui le concerne lui et non son enfant, déception face à l'échec d'un projet qu'il avait eu, lui, adolescent, et qu'il projette avec idéalisation sur son fils ou sa fille (avoir de nombreuses conquêtes ou être premier de classe ou être champion de sport...). Face à cette déception l'adolescent se sentira seul, délaissé, déprécié, et pourra trouver issue dans certains comportements pathologiques (boulimie par exemple).
     
  • L' attitude de maîtrise ou, au contraire, de trop grand laxisme, des parents à l'égard de leur fils ou leur fille, découlera de leur propre adolescence, de comment les choses se sont passées avec leurs propres parents. Il est utile que les parents d'adolescent en aient alors conscience pour éviter de se mettre à la place de leur enfant (car si tel est le cas, l'enfant lui-même n'a plus de place...).
     
  • Il peut y avoir aussi, du côté des parents, une sorte d'attente de "remboursement" de tous les efforts qu'ils font et ont fait pour leur enfant. A la fameuse remarque "On fait tout pour toi, tu pourrais en être reconnaissant", est souvent donné en réponse, dans le classique "tout ou rien " adolescent : "Je n'ai pas demandé à venir au monde". Avec ça, comme qui dirait, on est bien avancé...
     
  • Et puis il peut y avoir aussi une gêne manifeste des parents (notamment du parent de sexe opposé à l'enfant) pour tout ce qui est proximité corporelle (caresses, bisous...) du fait, bien sûr, de l'accès de leur fils ou leur fille à la sexualité adulte. Cette gêne pourra être amplifiée par la crise que le parent traverse et le souvenir qu'il a de sa propre adolescence.

Voilà quelques points où se dressent, manifestement, les difficultés dans lesquelles peuvent se tenir les parents d'adolescents, et ce, répétons-le, d'autant plus qu'ils sont eux-mêmes, plus ou moins, en période de crise.
Il faut donc, idéalement, pour les parents, et l'entourage en général, tenir la baraque, tenir la route, en maintenant l'asymétrie, la différence sexuée et générationnelle, et ce avec le plus grand calme possible. Vaste programme.

3. Quelques exemples de troubles alimentaires où l'environnement est impliqué au premier chef

1- L'anorexie mentale

Dans le cas de l'anorexie mentale (anorexie, amaigrissement, aménorrhée, +/- hyperactivité intellectuelle et physique, refus de la sexualité), on lit, un peu partout, que certaines caractéristiques peuvent être plus fréquemment retrouvées chez les parents. En ce sens, on décrit volontiers, du côté de la mère, des manifestations anxieuses, des mères hyperprotectrices, avec des phénomènes de confusions entre mères et filles, des mères froides, fonctionnant sur un mode qu'on dit "opératoire", des mères entretenant avec leur fille des relations de type narcissique. Du côté du père, on aurait, le plus souvent, des pères chaleureux, permissifs, effacés, en connivence avec leur fille, des pères qu'on pourrait dire "maternisés". Et puis le couple des parents serait plutôt en bonne entente de surface, mais de surface seulement. Quant à la famille elle-même, elle serait encline à des interactions rigides, des relations de dépendance des uns vis à vis des autres, des confusions générationnelles. Soit. Pourquoi pas. Il faut bien catégoriser. Mais, ceci dit, on voit de plus en plus de parents, affolés, ayant consulté Internet, et se trouvant, faussement la plupart du temps, tous les avatars qu'ils ont pu lire ici ou là. Il faut se méfier de ne pas trop facilement assimiler des prototypes statistiques à des parents réels. Surtout, il faut que l'environnement de l'adolescente anorexique (90% de jeunes filles) consulte le plus tôt possible. Plus tôt le diagnostic est posé, plus vite la prise en charge débute, meilleur est le pronostic. Consulter qui? Sans doute, en premier lieu, son médecin généraliste, son endocrinologue ou son pédiatre, puis, en partenariat, un psychiatre ou/et un psychologue. La prise en charge ambulatoire de l'anorexie se compose, classiquement, d'une sorte de trépied thérapeutique associant un médecin somaticien, un psychiatre et un psychothérapeute (utilisant des techniques d'entretiens directs ou médiatisés), à qui on peut ajouter, souvent avec grand bénéfice, une équipe de thérapie familiale. Dans certains cas l'hospitalisation est nécessaire, soit en service de médecine somatique (pédiatrie, endocrinologie), soit en psychiatrie, selon la gravité de l'état physique et psychiatrique. Mais, quoi qu'il en soit, il faut aux parents éviter, absolument, toute communion de déni avec leur fille. Il vaut mieux, comme l'on dit, s'inquiéter pour rien plutôt que de fermer les yeux. Rappelons à ce propos que le pronostic sera d'autant meilleur que la prise en charge sera précoce, cohérente, continue et, peut-on ajouter, associera une prise en charge individuelle et des parents, psychiatrique et somatique.

2- La boulimie

Rappelons juste que la boulimie associe des crises boulimiques à des fréquences variables. Elles peuvent avoir leur rythme propre (hebdomadaire, journalier, pluriquotidien...). Ce rythme peut être lié à l'environnement (par exemple le week-end ou le soir lorsque les parents sont absents). Les crises (l'adolescente "descend" le réfrigérateur, le placard, dévalise la boulangerie du coin sans faim, avec une sensation de tension anxieuse) se terminent lorsqu'il n'y a plus rien à manger ou lorsque les douleurs physiques produites par l'absorption rapide d'aliments empêchent de poursuivre, mais aussi lorsque quelqu'un (en premier lieu les parents, un proche) pénètre dans la pièce. Il y a alors, chez l'adolescente, un sentiment de honte, de culpabilité, de dépréciation. On voit, je pense, qu'à plusieurs étapes l'environnement apparaît (par rapport au rythme des crises ou à leur mode de fin). Ce qu'il faut ajouter c'est que ces crises surviennent volontiers lors d'un sentiment de vide, de solitude. Nulle surprise alors à ce que l'on retrouve plus souvent qu'à l'ordinaire un environnement défaillant (quelles que soient les causes de cette défaillance) dans l'entourage des boulimiques. On pourrait même ajouter, en ce sens, que les jeunes filles boulimiques ont souvent tendance à être sujettes à d'autres addictions (alcool, comprimés...), et, en ce sens, semblent montrer un problème d'attachement et de dépendance à l'objet.

Là encore, il faut ne pas se voiler la face, ne pas faire semblant, et consulter (sur le même schéma que celui que nous avons décrit dans le cas de l'anorexie) au plus vite. Un autre point, les boulimiques se font fréquemment vomir, il ne faut pas faire en sorte de ne pas vouloir le voir. Une protection n'est pas un jugement.

3- L'obésité

Elle débute la plupart du temps dans l'enfance, mais nous nous intéressons ici à ce qui se passe plus spécifiquement à l'adolescence. Le plus souvent l'obésité s'associe à des comportements à type d'hyperphagie et/ou de grignotage, à une faible activité physique, toutes choses qui peuvent être familiales et, en ce cas, banalisées, voire considérées comme la norme. Il est là encore difficile d'assimiler ce que l'on décrit ordinairement à un profil type, mais il faut bien dire, tout de même, qu'on est tenté de rencontrer dans l'entourage des adolescents obèses des parents (les mères notamment) qui ont tendance à entretenir le mode de relation très régressif que constitue la relation orale demandée par l'adolescent. Gare aux réactions maternelles du type "Mon petit chéri, je ne vais pas le priver tout de même, il a faim"'...! Que non, il n'a pas faim, il a tendance, la plupart du temps, à résumer ses relations à des relations d'incorporation, ce qui est différent. Les parents, là encore, se doivent de protéger leur fils ou fille du risque majeur (physique et psychique) que constitue l'obésité. Un point particulier : il est peut-être plus difficile ici qu'ailleurs de convaincre les parents du bien fondé d'une consultation de psychiatrie et ce pour bien des raisons parmi lesquelles on peut citer : la banalisation des troubles (d'autant plus qu'ils correspondent aux habitudes familiales) et une tendance à l'hyperprotection avec infantilisation (le petit chéri n'a pas besoin de "psy"). Il faut assurément aider les parents pour aider l'adolescent. La question des structures de prise en charge avec hébergement des adolescents obèses pose le problème du retour et de ce qui sera mis en place alors, parce que, bien sûr, il ne suffit pas de maigrir encore faut-il rester mince.

4. Conclusion

Voila quelques mots à propos de l'entourage et, plus particulièrement, de la place et du rôle des parents dans le cas des troubles alimentaires de l'adolescent. Il ne s'agit pas là d'être exhaustif mais de rappeler quelques messages parmi lesquels, répétons-le, celui qui consiste à dire qu'il faut prendre en charge le plus précocement possible les troubles débutant et, pour cela, qu'il faut aider les parents en les assurant du bien fondé qu'il y a à protéger son fils ou sa fille d'un comportement alimentaire pathologique dont il est la première victime et qui peut, à l'image d'un train qui peut en cacher un autre, masquer bien des problèmes psychiques.

 

Publié en 2007