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Anorexie, boulimie, compulsions alimentaires : l'association peut vous aider à voir les choses Autrement

Anorexie mentale et boulimie
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Anorexie, boulimie et affirmation de soi


Pr D. RIGAUD - Président

1. Anorexie mentale et boulimie : une affirmation de soi dans la différence !

L’affirmation de soi est au départ un besoin physiologique de l’organisme. En effet, il faut bien donner aux autres, ceux dont notre vie dépend, l’idée que l’on est important.

Affirmer aux autres que « je suis essentielle » n’est pas simple. Quel(s) arguments peut-on bien donner à l’autre pour qu’il ait ce sentiment ?

Nous allons chercher à comprendre d’où vient ce besoin d’affirmation de soi, quels en sont les mécanismes et les conséquences ! Avoir le besoin de montrer que l’on existe, telle est la question. La réponse est loin d’être univoque.

Mais déjà, pourquoi évoquer l’affirmation de soi en cas de troubles du comportement alimentaire (TCA) ? La réponse est simple : lorsque l’on parle aux malades d’affirmation de soi, elles disent le plus souvent qu’elles en sont incapables. Elles disent qu’elles n’arrivent pas à s’affirmer. Or justement, ce que les thérapeutes constatent, c’est qu’elles affirment leur différence. Il y a ici un paradoxe qu’il faut creuser ! Que se passe-t-il ? Que veulent dire les malades ?

2. L'affirmation de soi : à l'origine

Pour le comprendre, peut-être faut-il revenir à l’origine ? L’enfant, dans le ventre de sa mère, est dans une totale dépendance vis-à-vis de celle-ci. Sa vie est rythmée par les états de sa mère, en particulier ses états nutritionnels : c’est elle qui mange ou pas et l’enfant n’y peut rien. Il va donc faire des expériences nutritionnelles, mais sans être acteur : il est « fait manger » ! C’est sa mère qui décide !

Au sortir du ventre de la mère, il faut à ce couple « mère – enfant » faire une double volte : la mère doit se dire que dorénavant elle a un enfant à faire manger : ça ne va plus de soi, ce n’est plus un comportement où l’on sait, mais seulement par ce qu’en disent les autres (la mère, les livres), qu’on « doit manger pour le bébé ». Non, les choses ont changé : ce n’est plus théorique. L’enfant, maintenant, est ici, près de moi. C’est bien vivant. Il a faim, il est rassasié, il rote ou il souffre du ventre (il a mal au ventre) et moi, sa mère, je n’y peux rien. L’enfant, lui aussi, va être obligé de faire un constat : « ce n’est pas parce que j’ai faim ou que je suis rassasié ou que j’ai mal au ventre que ma mère décrypte le message » ! Mes besoins sont bien réels, mais pas forcément assouvis.

L’enfant doit donc faire une première démarche d’affirmation de soi. Il doit « s’affirmer pour être nourri ». Il doit donc convaincre sa mère de le nourrir. Pour ce faire, il a une stratégie : l’amour. Elle est vieille comme les espèces de mammifères (animaux qui nourrissent leurs petits grâce à des mamelles) et même comme les animaux évolués, puisqu’elle existe chez les oiseaux. Il faut se faire aimer ! Il faut utiliser un savant dosage de hurlements (j’ai faim) et de sourires (tu m’aimes ?). C’est ce que font les enfants en général. Si, comme c’est en règle le cas, la mère exprime des choses, des sentiments, l’enfant va se dire qu’il existe et que ce qu’il fait est important. « Je pleure et Maman en tient compte, je babille et Maman sourit ».

L’idée de soi naît alors quelque part dans son cerveau. « Ce que je fais (pleurer, sourire, babiller) affirme à ma Maman que j’existe » ! Mais, durant toute cette période, le nourrisson n’est pas très efficace. Il est incapable de se nourrir seul en particulier. Il sait, il sent qu’il a des besoins nutritionnels et, dans le même temps, il sait, il sent, que ce n’est pas lui qui fait ! Il est sous dépendance. Tiens, un mot bien lourd de sens dans les troubles du comportement alimentaire. Il est totalement dépendant, et pendant longtemps encore : plus de 6 mois au bas mot, alors qu’une antilope nourrisson sait manger (trouver la mamelle) et courir dès la 48ème heure. Le nourrisson humain va donc fabriquer une affirmation de soi « sous dépendance d’autrui ». Il dépend d’autrui pour être nourri et doit s’affirmer, pour être allaité, en fonction de cette dépendance. L’affirmation de soi passe donc par un oui implicite. Oui, je veux être nourri par toi.

3. L'autonomie alimentaire

Mais, un autre temps vient : celui de l’autonomisation alimentaire. L’enfant grandit et n’a plus tant besoin du sein (ou du biberon). C’est l’heure d’une nouvelle affirmation de soi : un enfant plus autonome, qui doit apprendre à se nourrir un peu plus tout seul : utiliser une cuillère, se tenir sur une chaise à table, manger sans en faire tomber (« manger proprement » dit la mère). Il va être amené à goûter des aliments qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais testé : pain, viande hachée, féculent… Surtout, il va être amené à perdre de vue le sein ou le biberon. « Tu n’as plus l’âge », « Tu est grand ». Or le sein, c’était aussi ce qui lui permettait de sentir la chaleur du corps de Maman, d’entendre ce cœur qui bat dans la poitrine de sa mère et dont il se souvient (le cœur de la mère qui bat est perçu par le fœtus).

En s’écartant de sa mère, l’enfant ressent deux sentiments bien différents. Mais il n’a pas les mots pour les exprimer. L’un est l’angoisse : vais-je être toujours nourri comme je le souhaitais, dans cette dépendance à Maman ? L’autre est la colère : pourquoi Maman décide-t-elle que je ne dois plus avoir le sein ? De quel droit me propulse-t-elle dans un monde froid de cuillère, d’assiette et de serviette qu’il ne faut pas tacher ? La répétition et l’amour de Maman font néanmoins leur œuvre. L’enfant se sent rassuré et acquiert un savoir-faire nouveau : il était dans le savoir-faire d’une dépendance à autrui, il avait appris à gérer cette dépendance. Il va vers un savoir-faire nouveau, un savoir d’autonomie. « Moi » le fait. C’est une autre affirmation de soi qui commence. Et c’est avec l’alimentation, très investie car essentielle (vitale pour l’organisme), que ceci est probablement le plus net dans la tête de cet enfant. La colère et le besoin de « prouver quelque chose par l’autonomie » le poussent à dire non. C’est à ce moment précis que cet enfant « apprend » quelque chose d’important. C’est ceci qui est en jeu plus tard, chez les malades qui souffrent de troubles du comportement alimentaire, en particulier dans l'anorexie et la boulimie : dire « NON » pour s’affirmer : « non » à l’alimentation de Maman, « non » à celle des thérapeutes. « Mange, c’est pour ton bien » n’a plus de sens, puisque manger, c’est à dire « se faire manger » s’oppose à ce besoin de retourner à cette affirmation de dépendance « se faire faire manger ».

4. S'affirmer par le "non"

Revenons à l’enfant de 2-3 ans : il dit « non » et sent que ce « non » construit une nouvelle relation avec ses parents : si je dis « non », on m’écoute plus et plus longtemps, alors que si je dis « oui », mes parents disent « ah bon » et continuent leurs occupations. C’est un paradoxe qui parfois persiste à l’âge adulte : si je dis non, on tient plus compte de moi. Dès lors, on croit s’affirmer dans le « non » et pas dans le « oui ». Comme si le « oui » était l’autre (ou l’autre en nous) et que le « non » seul nous appartenait. La malade anorexique qui dit non au traitement antidépresseur, non à la viande ou au féculent, non à l’assistance nutritive, dit en fait sa peur d’être dépendante, son refus d’autonomie, son besoin de s’opposer pour exister.

Ceci va se rejouer plus tard, à l’adolescence : il s’agit de faire entendre sa différence ! Il faut encore dire « non », refuser d’aller à table à l’heure (« c’est nul »), de manger ceci ou cela (Benjamin n’en mange pas, lui, chez ses parents). A nouveau, cet enfant qui se construit un adulte en lui, qui sait qu’il va vers l’autonomie tout court, l’autonomie « pour de vrai », a peur, est en colère et regrette ce temps de l’enfance, où tout était mâché ! Il doit grandir pour de vrai, mais au fond n’a rien vraiment demandé !

Alors, s’il doute de l’amour, s’il en a trop eu et qu’il doute de pouvoir s’en passer, il se met en colère contre ce qui est le plus essentiel dans la dépendance : la dépendance alimentaire. Elle refuse de manger, elle refuse d’avoir des formes et donc de grandir ; elle ne veut pas s’affirmer comme autonome, mais comme petite fille « gâtée » qui dit « non ».

Affirmer, c’est dire avec certitude quelque chose.

5. S’affirmer, c’est donc dire avec certitude quelque chose de soi

Dès lors, une question se pose : que peut-on dire de soi qui intéresse les autres ? C’est toute la question : que sais-je dire d’autre de mes besoins que mes besoins fondamentaux, ceux d’être nourrie ?
Illusoire en somme, car autant le système opère chez l’enfant (et encore, l’enfant petit), autant ce système est dérisoire, inefficace, contre-productif chez l’adulte. Ça n’a plus de sens, et les autres ne vous comprennent plus. Vous vous mettez sur la touche et regardez les autres jouer. Vous demandez, à 25 ans, parfois à 42 ans, que les autres vous regardent à ne pas manger, à manger « autrement », à manger pour dire non, à manger le rien avec obstination, en disant que vous adorez ça. Cette adoration dont on parle est celle du veau d’or. Un mythe que l’on défend, faute de savoir faire quelque chose.

Heureusement, il est d’autres stratégies pour s’affirmer. En résumé, il faut retrouver les autres et retrouver le oui. Il y a parfois, au cours des psychothérapies, une erreur fondamentale de la part du thérapeute. Penser et faire penser au malade « qu’il a bien le droit de faire ce qu’il veut, où il veut et quand il le veut. C’est une utopie, car seuls quelques solitaires profonds en sont capables. Les autres, et les patientes souffrant d'anorexie en particulier, ont trop besoin des autres pour pouvoir s’en passer ;

Retrouver l’autre et s’exprimer : aller à l’encontre de l’universel chez soi, pour en communiquer le produit avec l’autre. Exporter sa petite entreprise. Penser que l’on est important, mais chercher cette valeur ajoutée dans l’œil de celui qui vous aime. Dans le regard aimant de qui s’approche de vous à vous toucher. Après tout, n’est peintre que celui qui expose sa peinture. Celui qui la met dans un grenier, à l’abri du jugement d’autrui n’est pas peintre. Car c’est bien de jugement dont il s’agit. Celui que l’autre vous opposerait, si vous mangiez devant lui. Celui de cette « mère » qui a décidé que vous ne seriez plus allaitée.

S’affirmer, c’est déjà se connaître : écouter le murmure des vagues de son âme, le mugissement des replis de son coeur, les « glouglous » de son ventre qui s’exprime. Ecouter sa faim qui s’en va, son appétit qui revient (et je ne parle pas que des choses alimentaires).

S’affirmer, c’est trouver des gens qui veulent bien de soi, dont l’œil brille quand ils vous voient, qui sourient de vos petites faiblesses.

S’affirmer, c’est pleurer ou crier sa colère, mais à bon escient, avec les bonnes personnes, dans le bon tempo, dans une juste mesure. S’affirmer, c’est penser comme la rose : ce n’est pas à moi de décider, dit la rose, qui m’aime et qui ne m’aime pas. Ce n’est pas à moi de savoir si je suis belle ou pas, ni maigre ou grosse. Ce n’est pas à moi, car je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour éprouver et sentir, sur le chemin de la vie, ses épines et cette corolle qui sont miennes. Et écouter le vent qui m’amène ce sourire de l’enfant qui regarde. La guérison d’un trouble du comportement alimentaire, c’est donner plus de vie aux fleurs !

Publié en 2010